 |
|
©Photo Martin Bouffard |
Yasmina Khadra |
|
|
YASMINA KHADRA
Ouvrir les oreilles du monde
Par Manon Guilbert
Le Journal de Montréal
24-10-2006 | 09h12
PARIS | Dans les bureaux de Julliard, situés sur une grande artère parisienne, Yasmina Khadra a ses habitudes. Depuis la parution des
Sirènes de Bagdad, le dernier tome d’une trilogie, il y passe beaucoup de temps lorsqu’il n’est pas à Aix-en-Provence, où il habite.
Dans le minuscule bureau où nous nous rencontrons, Yasmina Khadra se présente. Trente-six années de vie militaire dans l’Armée algérienne ont façonné l’homme. L’écrivain, par ailleurs, a choisi d’emprunter les prénoms de sa femme pour passer outre tous les préjugés machistes et écrire sans contrainte au sein même de l’armée.
Officier supérieur, Mohammed Moulessehoul a choisi de décrire sa rage face à toutes les formes de racisme et de dénoncer le terrorisme.
«Les Occidentaux, dit-il à peine installé dans son fauteuil, sont à côté de la plaque. Il faut leur expliquer. Ils sont traumatisés par toutes les manipulations politiques, mais ils ne se rendent pas compte que le monde arabe a besoin d’eux. Au lieu de chercher une entente qui déboucherait sur la paix, on divise plus qu’on ne réunit les peuples.»
Pacifiste
Yasmina Khadra croit à la paix. Il s’y dédie corps et âme. Il considère que les Nord-Américains ne réservent pas à son idée pacifique la place qu’elle mérite.
«Notre rôle comme humains de régler les problèmes de racisme est impératif. Mes livres étant traduits dans 24 pays, je voyage beaucoup et je fais face à des problèmes dans chaque aéroport. Je suis suspect pour les autorités parce que je suis algérien. J’essaie de voir ça avec philosophie. Je peux le faire, moi. Il y a longtemps que je voyage, j’ai eu cette chance. Mais je ne peux m’empêcher de penser que tous ne l’ont pas eue. Un musulman a une très forte idée de son honneur et c’est souvent plus fort que la religion. Si on l’humilie, on peut comprendre qu’il y ait des conséquences! Il y a de gros risques.»
Les esprits, selon Yasmina Khadra, sont surchauffés. Comme écrivain, il a choisi d’apporter la réflexion. «Lire est un acte intime, dit-il. Le roman a des possibilités infinies d’approfondir les idées.»
Mission
L’écrivain algérien écrit comme on part en mission. Il est convaincu que son regard peut apporter le goût d’élargir les paramètres des cultures pour que l’homme occidental en sorte grandi.
«Il faut faire cesser le machiavélisme, qui permet à trop d’hommes d’accéder à leurs folles ambitions. Trop souvent, ces réflexes sont pure ignorance.»
Dans Les Sirènes de Bagdad, les personnages de Khadra sont des universitaires distingués. Ils vivent à leur époque au centre même d’une guerre sainte.
«Je décortique, dit-il, ce que vivent mes contemporains. J’en fais ensuite bénéficier mes contemporains dans le but d’empêcher le cataclysme. Je pense qu’en ce moment, les Arabes et les musulmans sont sages et patients et qu’ils font avec les affres d’une guerre préventive et absurde initiée par Bush.»
Mensonges, hypocrisie, injustices marquent le parcours de ses protagonistes. Yasmina Khadra affirme que les Occidentaux trichent. Il tente de redonner le goût à la justice et le courage de démontrer que l’Orient n’est pas l’ennemi de l’Occident. L’Orient ne nourrit, selon lui, aucune animosité envers l’Occident.
«Al-Qaïda, fait-il remarquer, est une organisation extrémiste. Il faut être demeuré pour ne pas le comprendre et faire des généralités!»
Al-Qaïda, souligne-t-il par ailleurs, a tué plus de musulmans que d’Occidentaux. «Il faut apprendre à calculer et à réfléchir. Ma trilogie Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et
Les Sirènes de Bagdad est un chant pour le retour du dialogue entre les peuples. Pour le moment, tout le monde est sourd.»
Aux États-Unis, les livres de Yasmina Khadra sont des bestsellers. Encensés par la critique, ils créent la polémique. Il en est content et n’a qu’un but : celui de se faire comprendre. Khadra ne veut pas opposer les hommes et désire ardemment que naisse la solidarité. Il a choisi d’être écrivain, d’abord dans la clandestinité, pour secouer les mentalités.