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Le Clan Rhett Butler - La suite d'un classique

LE CLAN RHETT BUTLER

La suite d'un classique

Marie-Joëlle Parent
Le Journal de Montréal
10-11-2007 | 05h00
«Frankly my dear I don’t give a damn.» C’est la dernière phrase que Rhett a dite à Scarlett. C’est aussi devenu une des répliques les plus célèbres de la littérature et du cinéma américain. Soixante-dix ans après la parution d’Autant en emporte le vent, le couple mythique renaît sous la plume de Donald McCaig. Entretien avec l’auteur d’une nouvelle saga attendue de pied ferme par les fans du monde entier et dont le cahier Week-End vous livre des extraits en primeur.

Autant en emporte le vent (Gone With the Wind), c’est 30 millions d’exemplaires vendus dans le monde. L’idée d’en faire une suite flaire l’opération marketing, surtout que Margaret Mitchell (1900-1949) de son vivant n’a jamais voulu que son best-seller gagnant d’un Pulitzer ait une deuxième vie.

Ça n’a pas empêché plusieurs auteurs de tenter le coup. En 1991, Scarlett, le roman écrit par Alexandra Ripley, s’est vendu à 6 millions d’exemplaires, mais été démoli par la critique.

Il y a cinq ans, autre tentative avec une parodie non autorisée, The Wind Done Gone, dont la famille de Margaret Mitchell a essayé, sans succès, de bloquer la parution.

Cette fois, avec Le Clan Rhett Butler qui sort en librairie lundi dans près de 30 pays, c’est différent. Ce sont les héritiers légitimes de Margaret Mitchell – ses deux neveux puisqu’elle n’a jamais eu d’enfants – qui l’ont approuvé.

L’éditeur américain St Martin’s Press a mis 12 ans à trouver la perle rare qui saurait rendre justice à leur tante.

Il s’agit donc de la «suite» officielle. Ou plutôt d’un livre compagnon, puisque l’action se déroule à la même époque et tourne autour de Rhett Butler, le mari mystérieux de Scarlett O’Hara.

DE LA FERME AUX PROJECTEURS

L’homme derrière cette brique de 500 pages attendue avec un fanal ou des fleurs par les fans se nomme Donald McCaig.

Inconnu au Québec, il a signé une vingtaine d’ouvrages aux États-Unis, la plupart sur la guerre de Sécession.

L’homme de 67 ans est tout un personnage. Il vit sur une ferme et élève ses 150 chèvres dans les montagnes de Virginie.

Son village ne compte que quelques âmes et le voilà maintenant au cœur de l’attention médiatique, enchaînant depuis sa chambre d’hôtel de Manhattan des entrevues avec le New York Times et cie.

«C’est ma dernière entrevue de la journée, laisse-t-il tomber. Je n’ai qu’une envie, c’est de retourner sur ma ferme élever mes chèvres et servir ma communauté. Je n’aime pas tellement toute cette attention médiatique», dit le sympathique monsieur au bout du fil.

Il va devoir s’y faire, parce que lorsqu’on s’attaque à une histoire phare de la littérature américaine, c’est plutôt difficile de rester anonyme. Il va probablement devoir aller à l’émission d’Oprah!

L’auteur était loin de s’imaginer dans quoi il allait s’embarquer: six années de dur labeur et de recherches intenses. Sa femme Anne l’a aidé en composant un lexique de centaines de pages avec tous les personnages.

Le plus difficile aura été d’écrire des scènes avec des dialogues pigés dans le livre original de 1936, un casse-tête pour rejoindre les deux styles d’écriture, confie McCaig. Lui fait dans l’économie de mots et Mitchell raffolait des longues phrases.

Il a même risqué sa vie en essayant de se mettre dans la peau de Rhett Butler. Une nuit en bateau, voulant jouant au soldat, il a bien failli laisser sa peau sur les rochers pointus.

«Sérieusement, j’ai fait beaucoup de livres dans ma vie, mais c’est l’histoire la plus difficile que j’aie écrite. Je n’ai plus les cellules pour en écrire un autre!» rigole-t-il.

Donald McCaig, l’homme derrière cette brique de 500 pages.

LE VRAI RHETT

Donald McCaig n’avait jamais lu Autant en emporte le vent. Il a donc eu le souci d’écrire son roman pour les néophytes.

C’est en le lisant sur le bord du lac Ontario qu’il s’est rapidement intéressé à Rhett Butler (incarné au cinéma par Clark Gable).

Il a donc décidé de nous raconter sa vie depuis son enfance sur une plantation de riz. Il aborde ses relations avec Belle Watling et son expérience lors du blocus à Charleston en Caroline du Sud. L’histoire dépasse même décès de son enfant et sa séparation avec Scarlett. Son livre couvre deux décennies de plus que l’œuvre originale, soit de 1843 à 1874.

«On va enfin comprendre pourquoi il est devenu l’homme qu’il est», dit Donald McCaig.

RACISME

Évidemment il ne pouvait occulter les épisodes de racisme et de ségrégation raciale, la trame de fond de l’histoire originale. Or, la façon infantilisante dont Margaret Mitchell parlait des Noirs dans son roman serait complètement déplacée aujourd’hui. Donald McCaig se défend d’avoir écrit un livre moderne en ce sens qu’il en parle ouvertement et sans tabous, abordant même les horreurs du Ku Klux Klan.

Les scènes d’amour sont aussi beaucoup plus torrides et explicites que dans le livre original, où elles étaient quasi absentes.

Pourtant des rumeurs courent sur Internet comme quoi la famille de Margaret Mitchell aurait imposé des restrictions quant aux sujets délicats des amours interraciales et homosexuelles. Donald McCaig insiste: il a eu carte blanche pour l’écriture de son roman. «J’ai passé six ans de ma vie là-dessus, je n’aurais jamais accepté sans une totale liberté», dit-il.

Et que penserait Margaret Mitchell de son livre? «Je pense qu’elle serait surprise que quelqu’un ait été capable de l’écrire!» dit-il.

Mais la question qui brûle les lèvres demeure: Rhett et Scarlett finiront-ils ensemble? «Je ne vais pas vous dire ça!» dit l’auteur avant d’ajouter «Ils méritent un peu de joie, ils ont eu une vie si dure…»

On imagine déjà les studios se battre pour transporter le livre au grand écran. Reste à voir qui seront les prochains Clark Gable et Vivien Leigh, un des couples les plus célèbres du cinéma.

Le Clan Rhett Butler – Donald McCaig Oh! Éditions, 2007, 539 pages.


  • Sortie mondiale de Le Clan Rhett Butler le 12 novembre dans une trentaine de pays.

  • autantenemportelevent-lasuite.com

  • Autant en emporte le vent a été publié en juin 1936. Depuis ce jour, le livre s’est vendu à plus de 30 millions d’exemplaires dans le monde. En mai1937, Margaret Mitchell a reçu le Pulitzer pour son roman. Il a fait l’objet d’une adaptation cinématographique avec Vivien Leigh et Clark Gable. La première mondiale du film eu lieu au Loew’s Grand Theater, un cinéma d’Atlanta, le 15 décembre 1939, en présence de Margaret Mitchell et de toutes les stars. Ce soir-là, il y avait aussi une chorale de Noirs. «Vous voulez savoir quelque chose d’étonnant? Nul autre que Martin Luther King était dans cette chorale», confie Donald McCaig.

  • Margaret Mitchell est née le 8 novembre 1900 à Atlanta dans une famille sudiste. Gone With the Wind été écrit en trois ans. Ce fut son unique roman. Elle est morte à l’âge de 49 ans après avoir été frappée par un taxi. Elle tombe alors dans le coma et décède cinq jours plus tard au Grady Memorial Hospital.


    LE RÊVE DE RHETT


    Rhett s’endormit. Il fit un premier rêve, agité, puis un autre, puis un autre encore. À travers la brume du sommeil, il entendit des voix. D’abord un homme:

    – Que voulez-vous? Me confier un secret?

    Ensuite une femme:

    – Oui, un secret. Je vous aime.
    – Vous vous êtes emparée de tous les cœurs aujourd’hui, cela ne vous suffit pas? Vous avez toujours eu le mien et vous le savez. Vous vous y fait les dents.

    Sans bien comprendre, Rhett traversa plusieurs couches de sommeil comme s’il nageait vers la surface. Enfin, il ouvrit les yeux. Il avait la joue appuyée contre un traversin de cuir, la bouche desséchée. Les voix n’étaient pas celles d’un rêve, elles poursuivaient:

    – Ashley… Ashley… dites-moi… vous devez… ne me taquinez pas! Votre coeur m’appartient? Oh! cher, je…

    Ashley? Qui diable était Ashley? Rhett n’avait pas encore réalisé où il se trouvait. Il chercha un point de repère: le fort Sumter, le coton de Frank Kennedy, une plantation perdue dans les bois… La bibliothèque, Scarlett. Scarlett qui? Il fronça les sourcils. Sa joue était comme collée au traversin. Quelqu’un – Ashley? – déclara:

    – Scarlett, ne dites pas de telles choses! Ah! cette Scarlett-là! D’un coup, Rhett se trouva parfaitement éveillé.

    Une voix continuait, sincère:

    — Il ne faut pas. Vous ne les pensez pas. Vous vous haïrez de les avoir dites et vous me haïrez de les avoir écoutées.

    Tant pis pour vos regards d’adoration, miss Scarlett, songea Rhett. Il avait dormi sur le côté droit, sa montre lui entrait dans la hanche, ses pieds étaient tout engourdis – il aurait dû enlever ses bottes. Un homme mieux élévé que moi, pensa-t-il, se dresserait d’un bond, s’excuserait et assurerait la fille et le garçon qu’il n’avait rien entendu avant de quitter la pièce en courant. Hélas! je ne suis pas meilleur que moi.

    — Jamais je ne pourrai vous haïr, dit-elle. Je vous dis que je vous aime et je sais que vous devez avoir des sentiments pour moi, parce que… Ashley, c’est vrai, n’est-ce pas?
    — Oui.

    Médiocre réponse, jeune homme, songea Rhett en grimaçant – il décollait sa joue du traversin de cuir.

    — Scarlett, venez rejoindre les autres et oublions tout ce que nous venons de dire?

    Le jeune Wilkes hésita quelques instants puis reprit:

    — L’amour n’est pas suffisant pour garantir la réussite d’un mariage entre deux personnes aussi différentes que vous et moi…

    «Ah! se dit Rhett, l’aristocrate et la fille d’immigrant irlandais! Assez bonne pour qu’on joue avec elle mais pas assez pour qu’on l’épouse…»

    — Vous voulez tout d’un homme, Scarlett, poursuivit Ashley. Son corps, son cœur, son âme, ses pensées. Sans cela, vous seriez malheureuse. Et je ne veux posséder ni votre esprit ni votre âme, vous en seriez blessée…

    Un vrai gentleman! songea Rhett. Rien de risqué, rien de perdu… L’affrontement se termina comme il se devait: elle le gifla. Il leva son menton aristocratique et, ayant sauvé sinon son honneur, du moins sa dignité, quitta la pièce.

    Rhett comptait rester caché jusqu’au départ de Scarlett. Il avait envie de rire. Mais la jeune fille, furieuse, jeta un plat, un vase qui se brisèrent dans la cheminée. Des éclats rebondirent et tombèrent sur le canapé. Rhett se leva. Il passa une main dans ses cheveux dépeignés par le sommeil et dit:

    — Il me fut déjà assez pénible de voir ma sieste perturbée par ce que j’ai été contraint d’entendre, mais fallait-il vraiment mettre ma vie en danger?

    Elle en resta stupéfaite:

    — Monsieur, vous auriez dû faire connaître votre présence!
    — En effet. Mais l’intruse, c’est vous, dit-il en lui souriant.

    Puis, comme il voulait voir ces yeux verts briller de rage, il gloussa.

    — Monsieur écoute aux portes! lança-t-elle d’un ton accusateur.

    Il eut un grand sourire.

    — Cela permet souvent d’entendre des choses très amusantes et très instructives.
    — Monsieur, vous n’êtes pas un gentleman!
    — Judicieuse remarque. Et vous, miss, vous n’êtes pas une lady.

    Il adorait voir ses yeux étinceler. Allait-elle le gifler lui aussi? Il rit de nouveau: la vie est si surprenante.

    — On est rarement une lady après avoir dit et fait ce que je viens de surprendre. Qu’importe: pour moi, les ladies ont rarement du charme. Je sais ce qu’elles pensent mais elles n’ont jamais le courage, ou le manque d’éducation, de le dire. Ma chère Scarlett O’Hara, vous êtes une fille d’une rare énergie , tout à fait admirable, et je vous tire mon chapeau.

    Il eut un grand rire qui la chassa de la pièce.


    page 107-109


    LETTRE DE MÉLANIE WILKES À ROSEMARY BUTLER

    Pendant quatre jours, Rhett est resté avec sa pauvre petite fille morte dans une chambre où brûlaient des dizaines de cierges. Rhett ne supportait pas l’idée que Bonnie soit enterrée – qu’elle repose à jamais dans le noir qui lui faisait si peur !

    Nous avons encore du mal à croire qu’elle ne soit plus parmi nous. Parfois, quand j’entends le bruit de sabots, je regarde dans la rue, où je m’attends voir Bonnie sur son gros poney près de son papa si fier, freinant son cheval noir pour se mettre au rythme de sa fille…

    Ceux qui disent qu’Atlanta est sans coeur auraient dû voir combien la ville a pleuré cette enfant. Il y eut tant de gens aux funérailles qu’une centaine d’entre eux n’ont pu entrer dans l’église.
    Si, en se désintégrant, le mariage a défait ton frère, la mort de Bonnie lui a porté un coup terrible. Rosemary, au fond de son cœur, ton frère est un amoureux. L’homme d’affaires rusé, l’aventurier, le dandy ne sont que des rôles qu’assume l’homme de cœur.

    Bonnie Blue était le dernier ancrage du mariage de Rhett et de Scarlett. Pour Rhett, Bonnie était une Scarlett intacte, une Scarlett qui l’aimait sans réserve. Et Scarlett aimait Bonnie comme sa renaissance, comme l’image de ce qu’elle serait devenue si seulement, si… Bonnie savait ce qu’il lui fallait, ce qu’ignore Scarlett. Nous admirons Scarlett parce qu’elle sait nous séduire, Bonnie obtenait notre admiration par sa nature même.

    Rhett et Scarlett ont toujours été belliqueux, mais ils étaient des combattants grandioses, triomphants – on assistait à l’affrontement de deux âmes impétueuses. Maintenant, leur compagnie est devenue pénible. Leur langage est si amer, si las; tant d’anciennes blessures ressortent, des maux rappelés encore et toujours, la plaie encore ouverte, les chairs à vif.


    page 439


    SUR LA VÉRANDA


    Quand elle se réveilla le lendemain matin, Scarlett s’étira voluptueusement. Les draps de lin la caressèrent comme un amant. Attendre que Rhett vienne la rejoindre, c’était une torture – mais tellement délicieuse. Un jour, bientôt…
    Après le petit déjeuner, Scarlett emporta son café sur la véranda. Rhett oscillait sur la balancelle.

    – Vos dahlias sont superbes.
    – Ma mère ne les aimait pas. Ellen disait que les dahlias étaient seulement là pour le spectacle.
    – Est-ce que le spectacle n’est pas le premier devoir de toute fleur? demanda Rhett en riant.
    – Peut-être. Rhett… Je…
    Quand il posa un doigt sur les lèvres de Scarlett, elle eut un frisson.
    – Chut! Ne gâchez rien.

    Dans les champs près de la rivière, les fleurs de coton s’ouvraient comme des flocons de neige dans tout ce vert.

    — J’aimerais organiser un barbecue, dit Rhett, comme dans le temps. Nous inviterions tout le monde. Vous souvenez-vous du barbecue où nous nous sommes rencontrés?
    — J’aurais du mal à l’oublier.
    — J’étais là, m’autorisant une petite sieste innocente, et quand je me suis assis, mes yeux se sont posés sur la plus adorable jeune fille que j’avais jamais vue… Et elle m’a jeté de la vaisselle à la figure!

    Scarlett glissa sa main dans celle de Rhett.

    — J’ai toujours regretté de vous avoir raté, murmura-t-elle.

    Ils rirent de pouvoir plaisanter de ce souvenir commun.


    page 519

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