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CHOIX DU ICI: LIVRE

Cercueil et Fossoyeur

Par Maxime Catellier
24-01-2008 | 09h21
Ils sont plusieurs à avoir quitté New York pour Paris, en ce tumultueux XXe siècle. Pour Richard Wright, James Baldwin ou Chester Himes, ce fut même une question de survie. Un portrait de ces exilés qui ont fui la misère de la ségrégation raciale pour vivre de peine et de misère dans un Paris renaissant sous le fantôme de la guerre.

L’anecdote est profondément révélatrice. Au cours de l’entretien que Daniel Pennac accorda à Stéphan Bureau pour son émission Contact, diffusée cet automne, l’écrivain français raconte sa première visite chez Gallimard.

Tandis que le hall d’entrée, ostentatoire, exhibait fièrement les auteurs les plus distingués de la collection dite «blanche», le département de la Série noire se situait au sous-sol, et l’on pouvait y voir une seule photographie: celle de Dashiell Hammett en train d’être menotté par des policiers.

Probablement à l’occasion du procès qu’il subit dans les années 50, durant la chasse aux sorcières de Joseph McCarthy, pour ses activités liées à des groupes communistes. Ses livres seront retirés des bibliothèques publiques, et il mourra seul, alcoolique et tuberculeux au début des années 60.

Le roman noir, un genre mineur? Il y en aura plusieurs pour affirmer qu’il aura sauvé le genre romanesque, empêtré dans sa psychologie extrêmement raffinée, mais déserté du monde réel et de la foule bruyante, des drames de la rue et de ses personnages plus grands que nature emportés par le flot des événements tels des pantins dans le cirque de la vie. Absurde, violent, tendre, déterminé: le personnage des romans noirs occupe à la fois le rôle du bon et du méchant.

Si James Baldwin et Richard Wright ont quitté les États-Unis pour s’installer en France en raison de l’oppression politique sévissant contre les gens de la gauche communiste et syndicaliste, de même que la ségrégation raciale existant à même ces organisations de travailleurs prétendument ouverts d’esprit, il en va tout autrement de Chester Himes.

Ce qui attirait Himes à Paris, c’était le succès critique que ses écrits y remportaient alors. Mauvais garçon, emprisonné dans la jeune vingtaine pour vol de banque, c’est en geôle que Chester Himes se met à l’écriture. Or, New York, la Mecque de l’édition, boude Himes, et si l’on consent à publier Cast the First Stone en 1952, c’est au prix d’une importante censure.

Il déclarera plus tard: «Il vous suffit d’ouvrir Cast the First Stone pour vous rendre compte quel matériau j’ai trouvé en prison. Quand j’ai été libéré sur parole, sous la garde de ma mère, en pleine crise économique j’ai connu des problèmes d’emploi. Mais mes nouvelles parlent davantage des durs que j’ai connus en taule que de moi-même.»

LE CYCLE DE HARLEM
Ses derniers temps en Amérique, Himes les passa à Harlem, ce quartier dont la misère criante culminait à cette époque. Puis, en avril 1953, il embarque pour l’Europe sur le paquebot Île-de-France, et débarque à Paris dans une indigence relative, toutefois persuadé que son traducteur Yves Malartic et son confrère écrivain Richard Wright sauront lui ouvrir les portes des maisons d’édition. Maurice Nadeau avait publié l’année précédente La croisade de Lee Gordon chez Corrêa, mais ce n’est qu’en 1957, pourtant, après des allers et retours entre New York et Paris tous plus éprouvants les uns que les autres, toujours sans le sou, que Marcel Duhamel propose à Himes d’écrire des polars pour la Série noire. Un coup de génie, pour sûr.

Quinze jours après la proposition de Duhamel, Himes lui revient avec le manuscrit de A Five Cornered Square, qui sera publié l’année suivante sous le titre La reine des pommes. Débouleront ensuite les sept autres romans du Cycle de Harlem, des bijoux de polars dignes de Dashiell Hammett.

Et Chester Himes n’exploite d’aucune façon un misérabilisme qui ferait passer les Noirs pour les victimes d’un système ségrégationniste. Dans les romans de Himes, c’est de leur propre absurdité que sont victimes les gens de Harlem. Et si La reine des pommes dresse le portrait du plus fantastique et candide abruti que la terre romanesque ait porté, Il pleut des coups durs est un chef-d’œuvre du genre policier, un roman dont le nœud de l’intrigue explose au visage dès les premières pages, mais dont le mystère ne s’éclaircit qu’à la toute fin.

Bref, la collection Quarto marque encore une fois un coup sûr, après Artaud, Kerouac et Debord, en nous offrant un des plus grands cycles de littérature policière, précédé d’un essai percutant de Chester Himes intitulé Harlem ou le cancer de l’Amérique.

Auteur : Chester Himes
Titre : Cercueil et Fossoyeur
Éditeur : Gallimard
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