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CHOIX LIVRE DU ICI

Ballaciner

Par Michel Lapierre
20-08-2007 | 10h56
La mort récente et presque simultanée d’Ingmar Bergman et de Michelangelo Antonioni, ces grands cinéastes dont les visages viennent d’être diffusés à l’échelle planétaire, illustre bien ce qui se cache derrière les écrans des salles obscures dès que les meilleurs films se terminent pour déboucher sur le vide. Comme l’écrit J. M. G. Le Clézio, «l’histoire se continue dans la rue...» Elle est encore chronométrée, virtuelle, électrique...

Au même titre que la mort de Bergman et d’Antonioni, la fin des grands films n’en est pas une. Les images et les sons se prolongent par des ondes à la dimension de la Terre. Les scènes de certains films et les figures de certains cinéastes restent gravées dans la rétine et le tympan. Le Clézio a raison de rappeler que «le cinéma est le seul art qui dépend uniquement de l’électricité».

Grâce à une technique souveraine et omniprésente, il pense qu’il existe dans les films un «merveilleux enfantin» qui permet de «tomber» d’un nuage à l’autre en traversant le ciel «au milieu des éclairs». Ballaciner, voilà le mot qu’invente l’écrivain français pour désigner cette expérience unique. C’est aussi le titre de son essai sur le septième art, un livre plein de poésie et d’originalité.

Plus moderne que la littérature et la peinture, le cinéma est le plus facile de tous les arts. En revanche, la subtilité y a un prix sans pareil, car on ne l’atteint que très rarement. Proche de la vie quotidienne et de l’actualité mondiale la plus immédiate, comme le roman ne réussira jamais à l’être si totalement, le cinéma se situe au paroxysme du concret.

Trop proches des spectateurs, les choses et les personnages projettent une ombre sur l’art qui les éclaire. Aussi le cinéma crée-t-il une lumière nocturne. «Sa vérité est lunaire, résume Le Clézio avec intelligence, elle est à la fois lointaine et familière, elle invente le réalisme, mais ne sera jamais la réalité.»

Moins logique que la littérature et la peinture, le cinéma nous fait pleurer lorsque nous ne nous y attendons pas. Il «a en commun avec la musique de nous arracher ces précieuses gouttes, les seules vraiment salées de toutes les créatures vivant sur cette terre, à la dérobée, sans prévenir...» précise Le Clézio.

Pour rester dans l’univers liquide, l’écrivain se remémore un détail que seul l’écran peut imprimer dans nos sens: le bruit de l’eau sur la coque du canot où dorment les amants enlacés d’Un été avec Monika (1952), ce film de Bergman qui, avec les chefs-d’œuvre qui en découlent, comme Les fraises sauvages (1957), influença beaucoup le cinéma français.

Plus que des images
C’est justement l’un des artisans de ce cinéma, Éric Rohmer, qui nous fait réentendre le chant de la pluie au fil des pages de sa Maison d’Élisabeth, un roman publié en 1946 qu’il a décidé de sortir de l’oubli. Même s’il a très tôt renoncé à la littérature pour se tourner vers la caméra qu’il jugeait plus proche de sa sensibilité, Rohmer reconnaît, dans la postface, que son livre constitue une source importante de son inspiration cinématographique.

Ne serait-ce qu’à cause de ces «pluies qui sont, explique-t-il, ressenties de façon différente par les différents personnages» du roman. Tout comme Le Clézio, Rohmer sait déceler les détails minuscules qui transcendent le cinéma. La chaleur de l’été suédois, chez Bergman, et l’odeur des linges masculins que l’amoureuse presse contre elle dans L’avventura, d’Antonioni, sont immensément plus que des images.

Auteur : J.M.G. Le Clézio
Titre : Ballaciner
Éditeur : Gallimard
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