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Journal, souvenirs et poèmes

Par Michel Lapierre
02-08-2007 | 09h30
Lorsqu’on dit Charles Bukowski, on imagine la saleté, la soûlerie, la vie minable et le coït mécanique, accompli même avec des femmes laides. Conteur et romancier, Bukowski réussit à transfigurer toutes ces choses. Mais il est aussi le poète qui donnerait n’importe quoi pour qu’une fornicatrice, après l’avoir «liquéfié», lui laisse goûter à un bonheur beaucoup plus grand: «écouter la pluie tomber».

Il faut lire Journal, souvenirs et poèmes, recueil de textes divers de l’écrivain américain, pour se rendre compte que les petits riens atteignent une dimension fulgurante.

Dans ses vers, Bukowski confère à des mots très simples une gloire inespérée en se définissant comme l’ange décrépit des bas-fonds: «rien qu’un vieil original/ avec des ailes d’or/ et un ventre blanc et flasque/ sans oublier/ des yeux qui éteignent/ le soleil».

Les poèmes témoignent d’un lyrisme auquel les œuvres en prose ne nous ont guère habitués, à l’exception peut-être de l’une d’entre elles qui, dans le recueil, nous introduit magnifiquement aux vers et aux souvenirs. Il s’agit du Journal d’un vieux dégueulasse.

Bukowski y consigne une réflexion qui émerveille autant par la crudité des détails que par une passion et une sagesse exprimées avec charme et spontanéité: «Les robinets qui fuient, les pets qu’on lâche pendant l’étreinte, les pneus qui éclatent - voilà qui est plus triste que la mort.» À ce texte en prose font écho des vers dont la simplicité rivalise avec la franchise: «C’est si facile d’être un poète/ et si dur d’être/ un homme.»

Celui qui se définit comme «un drogué de la poésie» peut considérer les mots comme des «doses» de beauté monstrueuse. N’écrit-il pas: «La fumée pisse vers le haut»? Ne formule-t-il pas l’étonnant constat: «On m’a volé/ ma crasse»? Mais ces vers ensorcelés n’éclipsent pas la force de ceux dont la clarté désarmante résonne comme une maxime: «L’amour aussi sèche, pensai-je/ en revenant dans la/ salle de bains, et même plus vite/ que le sperme.»

Comparer la durée de l’amour à l’humidité passagère de la semence n’est-ce pas le comble du cynisme chez un poète qui a pourtant découvert un secret aussi bouleversant qu’éternel dans les choses les plus inattendues et les plus insignifiantes? Charles Bukowski nous répondrait que c’est précisément son cynisme qui lui a donné l’audace de décrire la splendeur du réel quand très peu de gens la voient.

«L’humanité a échoué plus que moi», conclut le poète qui a fait de sa déchéance l’étalon de la misère universelle. Cela lui permet de discerner des «glaïeuls», des «arc-en-ciel» et des «ouragans» dans la tristesse infinie du monde.

Auteur : Journal, souvenirs et poèmes
Titre : Charles Bukowski
Éditeur : Grasset
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