FRANÇOIS BARCELOChroniques de Saint-Placide- de-RamsayPar Elsa Pépin 07-06-2007 | 11h54
Dans Pompes funèbres, le premier des deux récits, Wilfrid Miranda, un médiocre camionneur, met en scène sa propre mort pour rigoler et assouvir sa curiosité perverse. Il aimerait savoir ce qu’on dit à son sujet et place une enregistreuse dans son cercueil. Après quelques rigolades, les choses se corsent et tournent moins à son avantage. Il ne peut retenir son envie et pisse dans son cercueil. Quant aux révélations de ses proches, il aurait mieux valu pour lui qu’elles restent tues. Pris à son propre piège, il se révèle malgré lui au lecteur dans toute sa laideur et sa bassesse, en père pervers, en mauvais mari et en ami profiteur. L’auteur alterne à chaque chapitre entre la voix de Wilfrid et de son ami croque-mort, chacun révélant la part d’ombre et de mesquinerie de l’autre. Le second récit, Fonds baptismaux, relate l’histoire d’un curé de campagne lubrique et cupide, qui s’associe avec un tueur à gages venu lui demander l’absolution. Il cherche à faire mourir la directrice de la caisse populaire, mais ne soupçonne pas le revers du destin. Dans sa déconfiture, il perd le contrôle de ses plans diaboliques, mais aussi la face, devant un lecteur dégoûté par sa rapacité. Situés à Saint-Placide-de-Ramsay, un village en lente agonie à 600 kilomètres de Montréal, les deux petits polars comiques de Barcelo se font écho en ce qu’ils mettent en scène la loi sauvage des hommes, avides et manipulateurs, prêts à tout pour sauver leur image. Par un retournement constant des forces, l’enfoncement progressif du narrateur dans un récit qui le condamne, Barcelo crée une montée dramatique délicieuse, en decrescendo, vers la déchéance du héros. Plus le narrateur incrimine les autres, plus il devient coupable aux yeux du lecteur. Ses arguments bidons ajoutent au ridicule: «Personne ne peut me reprocher de causer la mort d’une personne qui causera ma mort si elle-même ne meurt pas.» Par la dégringolade morale de ces antihéros qui croient se moquer alors qu’on se moque d’eux, Barcelo fait une satire sociale bien amère. On ne distingue plus le Bien du Mal, ni le vrai du faux chez ces êtres vils et menteurs. Que dire de cette morale sans fondement: «Un vrai ami accourt dépanner son copain quand il est incapable de violer sa fille lui-même»? Au fil du récit, la vérité s’avère n’être qu’un grand tissu de mensonges et les idéaux, un vieux rêve usé. La vie comme la mort sont présentées comme des mises en scène: «La seule chose qu’un homme pouvait réussir sur terre, c’était sa propre mort. Tout le monde tendait vers ce but ultime, “réussir sa mort”.» S’il reste un peu de piété à ces êtres dépravés, ils brûlent certainement en enfer, avec le grand rire de Barcelo qui retentit dans leur dos.
Titre : Chroniques de Saint-Placide-de-Ramsay Éditeur : Fayard noir/Hachette COMMENTAIRES DES INTERNAUTES
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