EMMANUEL CARRÈREUn roman russePar Maxime Catellier 29-03-2007 | 10h22
Heureusement, il y a des écrivains qui savent que cela ne suffit pas, et que la seule raison d’écrire un livre, elle réside dans la vie même, dans ses coïncidences, ses silences, ses horreurs, ses empêchements dont la déflagration emporte avec elle de grands pans de vie sur lesquels nous pensions avoir accroché les beaux cadres de nos souvenirs. Emmanuel Carrère, fils de la célèbre soviétologue et secrétaire perpétuelle de l’Académie française, Hélène Carrère d’Encausse, livre dans Un roman russe l’histoire d’un esprit fiévreux, incapable de contenir plus longtemps un silence qui mine son passé. D’abord, un peu de généalogie. La mère d’Emmanuel Carrère a pour nom de jeune fille Hélène Zourabichvili. Son père, Georges, est un émigré géorgien arrivé en France au début des années vingt après des études en Allemagne. Il épouse une jeune aristocrate russe exilée, aussi pauvre que lui, et fonde une famille. Ils ont deux enfants, Hélène et Nicolas, que la mère élève dans une relative pauvreté, avec l’aide des autres membres de la communauté d’immigrés russes, pendant que le père parcourt la France à la recherche d’un emploi décent. Ils vivront d’abord à Paris, puis déménagent à Bordeaux à l’automne 1940. Le vieux Georges, qui avait déjà affiché ses couleurs en appuyant Franco pendant la guerre d’Espagne, collabore avec l’occupant allemand en tant que traducteur pour leurs services économiques. On croit avec raison qu’il a été exécuté à la Libération pour faits de collaboration, mais officiellement, il a disparu. Sans corps, pas de certitudes.
La modification Le fantôme de son grand-père (dont le retour improbable, sans être impossible, a toujours hanté sa mère) refait surface. Emmanuel part en Russie, à la fois pour s’imprégner d’une langue perdue, étrangement familière bien qu’étrangère, et finalement pour y tourner un film dans le village où le soldat hongrois a été retrouvé, Kotelnitch. Avant de partir, il écrit pour le journal Le Monde une nouvelle érotique destinée à un cahier littéraire estival. Tentant de concilier une fois de plus sa vie et ce qui la hante, la nouvelle s’adresse à son amoureuse, Sophie, qui est censée la lire en prenant le train pour rejoindre Emmanuel à l’île de Ré, le jour même où elle paraîtra. Plan audacieux, s’il en est. Il espère ainsi, revenant de Russie, faire la plus belle des surprises à la femme qu’il aime. Il faut s’arrêter ici, puisqu’on laisse au lecteur la chance de découvrir les fils qui dénouent cette intrigue en une dépression merveilleuse de vérité. La franchise de Carrère, son sens de l’autodérision et surtout l’attention qu’il porte aux mécanismes inconscients font de ce récit une bouée de sauvetage dans une mer disparue, ce qui ne l’empêche pas de désespérément s’accrocher au sens d’une vie qui ne semble en avoir aucun.
Un roman russe
Titre : Un roman russe Éditeur : P.O.L. COMMENTAIRES DES INTERNAUTES
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