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CHOIX LIVRE DU ICI

La soupe de Kafka

Par Pierre Thibeault
16-03-2007 | 13h50
Lorsqu’il est maîtrisé, l’art du pastiche dépasse le simple exercice de style. Car il ne s’agit pas uniquement d’imiter l’écriture d’un auteur, mais bien de plonger dans l’œuvre, de se l’approprier, de la décaler pour qu’il en émane un parfum de nouveauté, un inconnu qui nous apparaît paradoxalement très familier.

Cet art, le Britannique Mark Crick le possède sans nul doute. Et 16 fois plutôt qu’une. Dans La soupe de Kafka, non seulement pastiche-t-il 16 écrivains qu’il admire, mais il s’est de surcroît imposé une contrainte supplémentaire: livrer une recette de cuisine à la manière de... Imaginez Jane Austen, Raymond Chandler, Gabriel García Márquez ou le Marquis de Sade narrant dans un de leurs écrits la préparation d’un plat.

Et chaque fois, Mark Crick réussit le tour de force de nous faire pénétrer dans l’univers de ces auteurs, et ce, dès les premières lignes. Ainsi débute, par exemple, la nouvelle-titre: «K se fit la réflexion que si un homme n’est pas toujours sur ses gardes, ce genre de choses pouvait arriver. Ouvrant le réfrigérateur, il le trouva complètement vide, à part quelques champignons, qu’il commença à couper en morceaux. Ses invités étaient assis à la table, en train de l’attendre, et il n’avait presque rien à leur offrir. Mais étaient-ils vraiment invités ou étaient-ils arrivés sans être conviés. Il n’en avait pas la moindre idée.»

Ou encore les trois premières lignes de «L’agneau à la sauce à l’aneth», version Raymond Chandler, recette qui ouvre le bouquin: «J’ai éclusé un peu de mon whisky-sour, j’ai écrasé ma cigarette sur la planche à découper et j’ai regardé une punaise s’escrimer à ramper hors de l’évier.»

Loin du plagiat, qui ne serait que pure copie sans âme, Mark Crick s’amuse à réactualiser sa plume et glisser ici ses propres réflexions sur la littérature, là son mépris pour les parangons du «bien manger.

Lisez ce que le Marquis de Sade vous dit dans ses «Poussins désossés et farcis»: «Asservi aux études et ratiocinations des scientifiques, aux élucubrations des diététiciens, aux afféteries des taverniers, aux cauteleuses réclames des associations professionnelles, le nouveau consommateur serait-il au moins récompensé par une vigoureuse santé, une longue destiné, l’espoir d’un plus bel au-delà? Que nenni! Autour de lui, ce ne sont que végétariens rongeant les pissenlits par la racine, buveurs d’eau apoplectiques ou phobiques du sucre affligés de caries, gémissant dans les boutiques des chirurgiens dentistes.»

Jouissif, sans prétention et franchement surprenant, le livre de Mark Crick se dévore littéralement de la première à la dernière page. Les univers symboliques des 16 écrivains nous sautent aux yeux pendant que nos papilles s’émoustillent à la lecture des diverses recettes.

Il faut également saluer la décision de la maison d’édition Flammarion qui, pour la traduction de l’ouvrage, a choisi de faire appel à 16 personnalités différentes, chacune étant spécialiste de l’œuvre de l’auteur pastiché. Une vraie réussite que ce bouquin, illustré par l’auteur lui-même. Reste maintenant à savoir où vous rangerez La soupe de Kafka? Dans votre bibliothèque, aux côtés des œuvres littéraires, ou avec vos autres livres de recettes?

La soupe de Kafka
Mark Crick
Flammarion

Auteur : Mark Crick
Titre : La soupe de Kafka
Éditeur : Flammarion
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