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Chronique de Jean Barbe  - Demain est un autre jour

CHRONIQUE DE JEAN BARBE

Demain est un autre jour

Canoe.ca
31-07-2012 | 13h42

Depuis près de quarante ans que je lis de la science-fiction, je suis toujours épaté de voir à quel point sont souvent ratées les descriptions de l’avenir. Le diable est dans les détails, et ce sont les détails qui peuvent nous faire rire de la vision d’avenir des auteurs du passé.

Même les plus intéressants d’entre eux, qui ont écrit avant les années 90, n’ont pas vu venir l’ordinateur personnel ni Internet. Les téléphones intelligents n’ont même jamais été envisagés par des auteurs de la trempe de Ray Bradury ou Arthur C. Clarke, qui a pourtant été le père du cinéma de science-fiction contemporain en écrivant pour Stanley Kubrick le formidable 2001 : L’odyssée de l’espace.

Ni Isaac Asimov, un scientifique pourtant, ni Phillip K. Dick, dont plusieurs livres ont été adaptés au cinéma — Blade Runner et Total Recall, entres autres — n’ont réussi à peindre le juste portrait des années 2000.

Si on en croit cette tendance, les auteurs d’aujourd’hui ne devraient pas faire beaucoup mieux.

 

Même les grands voient petit

Ubik est un classique de Phillip K. Dick que j’ai pigé au hasard dans ma bibliothèque poussiéreuse et en désordre alphabétique.

Écrit en 1969, il nous présente l’Amérique de 1990, ce monde de l’avenir où même la porte d’entrée de votre appartement exige une pièce de monnaie pour s’ouvrir. Ainsi, tout est payant, et l’ensemble de vos activités quotidiennes se heurte continuellement à ces machines qui réclament leur dû.

Évidemment, Phillip K. Dick n’avait pas prévu que des téléphones intelligents pourraient un jour servir de carte de crédit, et que la monnaie frappée deviendrait une espèce en voie de disparition. De même, il s’est trompé dans les grandes largeurs en prédisant un avenir où certaines planètes du système solaire seraient colonisées par les humains avides de découvertes et de matières premières.

Mais qu’importe au fond, puisque ce ne sont là que des détails, l’arrière-plan, en quelque sorte, d’une histoire qui se déroule ailleurs, même pas tout à fait dans le monde réel, mais plutôt dans l’esprit des personnages…

 

La demi-vie

Le récit, dès ses premières pages, montre la guerre que se livrent deux entités commerciales, l’une constituée de télépathes et autres individus affublés de pouvoirs, comme celui d’entrevoir l’avenir, et l’autre rassemblant des antitélépathes et des annihilateurs de vision d’avenir. Car tout pouvoir engendre un contre-pouvoir, avait déjà compris Phillip K. Dick.

L’apparition au début du livre d’une jeune femme dont le pouvoir, inédit, semble être de modifier le passé sans que quiconque dans le présent puisse s’en douter, au fond, ne sert qu’à brouiller les cartes. Car l’essentiel est ailleurs : dans ces moratoriums où les défunts sont gardés congelés et branchés sur des machines qui leur permettent de communiquer avec les vivants. Ainsi, moyennant finance, vos chers disparus ne le sont plus tout à fait. S’il reste une trace de leur activité cérébrale, ils ne sont pas tout à fait morts, n’est-ce pas ? Ils sont donc en demi-vie.

Quel flash ! Et je ne peux m’empêcher d’y voir, cette fois-ci, une certaine justesse dans la vision d’avenir de l’auteur. Quand on voit à quel point prolifèrent les «maisons de retraite» aux jolis noms de plantes vertes, on comprend que l’idée de demi-vie a depuis longtemps fait son chemin dans l’esprit des développeurs immobiliers et de l’industrie pharmaceutique.

La mort étant l’ultime frontière, l’industrie qui cherche à la faire reculer gagne des milliards. Ce serait autre chose s’il s’agissait de santé publique, si cette volonté de vaincre la maladie avait pour but de donner à tous les humains une vie heureuse et épanouie. Malheureusement, vaut mieux être un Occidental riche qu’un Africain sidéen si on veut vivre longtemps, puisqu’il n’est pas question de justice, mais bien de chiffres d’affaires, et qu’il n’y a pas de profit à faire en sauvant la vie de ceux qui n’ont pas d’argent.

C’est la logique d’un système axé sur la croissance de chercher à profiter de tout. Et c’est sans doute là que le livre de Phillip K. Dick est le plus prophétique. L’égoïsme des vivants qui cherchent à repousser la mort, la leur et celle de leurs proches est un riche terreau pour les profiteurs. Ainsi a-t-on vu notre longévité occidentale s’accroître d’année en année, soignant aux petits oignons et aux pilules innombrables nos aînés qu’on parque dans des maisons de retraite afin d’avoir le privilège d’aller les visiter une fois par mois.

Est-ce une vie, vraiment ? Oui, une demi-vie, mais tant qu’il y a quelqu’un pour payer…

 

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