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Chronique de Jean Barbe - Lire des livres épais

CHRONIQUE DE JEAN BARBE

Lire des livres épais

Canoe.ca
18-03-2012 | 18h34

Il y a des rumeurs qui courent, des mythes urbains, de fausses notions largement répandues. En matière de littérature, l'une de celles-ci est que les gens préfèrent les petits livres aux gros.

Pas plus tard que ce matin, la formidable recherchiste d'une émission de télé (où j'officie de temps à autre en tant que membre d'un club de lecture) et ancienne étudiante en littérature m'a affirmé sans douter un seul instant de la véracité de l'information, que, oui, les gens aiment mieux quand c'est court.

Je ne sais pas d'où ça sort exactement. Voilà quelques années, les amateurs du genre annonçaient qu'à l'avenir, le public lirait de plus en plus de nouvelles parce que le format court cadrait mieux avec une vie pressée de toutes parts où l'attention est sans cesse sollicitée et où la concentration de longue durée est devenue denrée rare.

Ils se sont plantés pas à peu près. On publie toujours aussi peu de nouvelles au Québec, et la seule maison d'édition qui s'y consacrait entièrement (L'Instant même) n'a pas tenu 7 ans avant de se résigner à ouvrir ses portes au roman et à l'essai.

En édition, rares sont les recueils de nouvelles qui vendent autant qu'un roman. Et pour ce qui est des petits romans qui se vendraient mieux que les gros, il ne faudrait pas oublier d'en avertir Marie Laberge, Dan Brown, la ma-man des Harry Potter ou Jonathan Littell, qui a raflé le prix Goncourt avec Les Bienveillantes, un roman de 1 400 pages. Mais il est malheureusement trop tard pour dire qu'il s'est trompé à Stieg Larson, décédé à 50 ans, dont la trilogie posthume Millénium (près de 2 000 pages) ne s'est vendue qu'à 60 millions d'exemplaires à travers le monde. Imaginez, s'il avait fait court, il aurait pu prétendre à concurrencer la Bible, un autre tout petit livre qui détient le record absolu des exemplaires vendus...

Il suffit pourtant de jeter un simple coup d'œil sur les palmarès littéraires pour comprendre que le public lecteur préfère en général les gros steaks saignants et bien épais aux minces escalopes. Parmi les meilleurs vendeurs, on retrouvait cette semaine Hôtel Adlon de Phillip Kerr, Les anges de New York, de R.J. Ellory et Storyteller, de James Siegel, pour ne parler que de ceux que j'ai lus dans les dernières semaines. Des gros livres.

Bien sûr il y a des exceptions, parmi lesquels Ru, de Kim Thuy, dont la traduction vogue ces jours-ci en tête des palmarès de nos voisins canadiens, alors qu'il continue de triompher sur les palmarès québécois dans sa version originale. Saluons l'exploit.

Mais l'exception ne fait pas la règle. Alors d'où vient cette idée complètement fausse que les gens préfèrent les petits livres? J'ai ma théorie là-dessus.

C'est la faute aux journalistes! Encore. Et aux chroniqueurs culturels, pour la plupart pigistes, à qui on confie d'ordinaire les pages littéraires.

Il faut comprendre: que le livre à commenter compte cent ou mille pages, les chroniqueurs devront livrer un texte de longueur identique pour une paye invariable. Mettons 200 $ pour un article de deux feuillets (600 mots). Calculons deux heures de lecture et deux heures d'écriture pour un livre de 120 pages : ça fait une paye de 50 $ de l'heure. Mais s'il faut consacrer 20 heures à lecture d'un livre épais et trois heures pour en rendre compte le plus succinctement possible, voilà que notre valeureux chroniqueur se retrouve à travailler pour 8,70 de l'heure, ce qui est inférieur au salaire minimum et donne raison à ses parents qui lui déconseillaient fortement d'étudier en communications à l'UQAM.

Quant à moi, j'aime les livres épais. J'aime me plonger longtemps dans un univers, dans une langue, une pensée. Pendant de nombreuses années, j'allais en librairie pour m'acheter sans réfléchir le roman dont la tranche était plus large que celle ses voisins malingres, pressés les uns contre les autres dans les rayons des livres de poche. C'est ainsi que j'ai découvert avant même qu'on en parle dans les médias cet extraordinaire (gros) roman La découverte du ciel, de Harry Mulisch, et cet autre extra extraordinaire (gros) roman, Le temps où nous chantions, de Richard Powers. Chacun de ces romans, fait, à vue de nez, un bon trois doigts de scotch dans un verre à scotch, ou alors une entrecôte pour deux dans un restaurant aux portions typiquement américaines.

LIRE DES LIVRES, ÉPAIS!

C'est un petit jeu auquel se sont adonnés quelques twitteurs ces derniers temps, sur l'importance de la ponctuation. Ainsi, on a pu lire des choses comme : «On va manger, grand-papa? On va manger grand-papa. La ponctuation peut sauver des aînés».

J'ai trouvé la chose amusante, et m'a rappelé ce plus tout jeune Traité de la ponctuation française de Jacques Drillon, un autre gros livre que j'ai acheté voilà près de 20 ans et dont je m'étais régalé à l'époque. Depuis, j'accorde beaucoup d'importance à la ponctuation, car, disait Drillon à propos des traités que rédigent les diplomates : «une virgule mal placée, et c'est une frontière qui déménage. »

Cette virgule si importante, je la dédie à tous les policiers du SPVM qui peinent ces jours-ci à faire la différence entre : Frappez, les jeunes, aux portes du Savoir! Et : Frappez les jeunes aux portes du Savoir.

À eux et à vous tous, amis lecteurs, je demande : pendant leurs études en techniques policières, lorsqu'ils demandaient à leurs professeurs comment devenir de meilleurs agents de la paix, qu'aurait-il fallu leur répondre : le titre, ou le sous-titre de cette chronique ?

* * *

À LIRE

1- La découverte du ciel, de Harry Mulisch
2- Le temps où nous chantions, de Richard Powers

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