CHRONIQUE DE JEAN BARBE
Les morts vivants
JDM
08-12-2011 | 10h30
Ceci n’est pas une chronique de zombies. Bon, d’accord, peut-être un petit peu. Et si vous vous reconnaissez un tantinet dans les paragraphes qui suivent, n’allez pas m’écrire des tonnes de courriels pour m’abreuver d’injures, je vous aurai prévenu.
Le roman, dans sa traduction française,s’appelle Comment rêvent les morts. Ce n’est pas un super titre. Remarquez, c’était pas meilleur en anglais: How the Dead Dream... C’est quand même mieux que le Freedom, de Jonathan Franzen, qu’on a publié en France sous le titre de... Freedom. Si vous pensez que le français fout le camp à Montréal, allez faire un tour à Paris, vous en reviendrez rasséréné (d’ailleurs plus personne à Paris n’utilise le mot rasséréné.)
Comment rêvent les morts est un mauvais
titre parce qu’il évoque une sorte de
monologue tristounet, un lent ballet
d’images un peu floues, alors que c’est
tout le contraire. C’est vif et souvent
drôle, et incroyablement maîtrisé. Mais,
tout comme le Freedom de Franzen
(dont le titre était avant tout ironique), il
raconte la vie d’aujourd’hui en Amérique
du Nord, une vie sans grande envergure,
sans grands desseins, sans trop
d’espoir. Et c’est là que ça devient un
peu zombie.
Thomas est, dès son plus jeune âge,
attiré par l’argent. Il ment comme un
vendeur de voitures usagées pour faire
des profits et garde son argent sous son
oreiller pour pouvoir le palper, la nuit,
d’une manière quasi érotique. On ne
s’étonnera pas de le voir devenir homme
d’affaires.
Mais l’argent, si important pour lui,
n’est qu’une petite partie de cette histoire,
qui au fond ne raconte pas autre chose
que les épreuves que nous sommes
tous appelés à connaître: l’amour et la
perte de l’amour, le deuil, le vieillissement
de nos parents, l’échec de nos projets.
Je sais: dit de même, ç’a l’air plate.
Mais ce ne l’est pas.
C’est passionnant, merveilleusement
écrit et traduit, sans temps morts.
Mais s’il n’y a pas de temps morts,
pourquoi ce titre?
LES MORTS NE RÊVENT PAS...
...Ils se contentent de durer.
C’est extraordinaire à quel point ce roman,
écrit par Lydia Millet, ressemble
au Freedom de Franzen, mais en mieux.
Ici, comme là, on assiste à la vie de personnages
qui semblent toujours un peu
à côté de la vie.
Ici comme là, les personnages principaux
ressemblent parfois à des marionnettes
abandonnées par leur manipulateur.
Ici comme là, ils finissent par découvrir
dans la faune animale une sorte
de miroir cruel qui révèle sans expliquer
ce qui leur manque, une sorte d’absence.
Ici comme là, la vie en Amérique
se résume au travail et aux petites histoires
qui blessent, mais qu’on n’a pas le
temps de soigner, et qui finissent par
s’infecter.
Les morts ne rêvent pas, ils se contentent
de durer. Ils vivent de plus en plus
vieux, mais pourquoi?
Ça avait pris plus de 900 pages à Franzen
pour faire le tour de vies plates. Lydia
Millet le fait en 288 pages bien tassées.
Pourquoi vivre, en effet, si ça se résume
à travailler toute une vie pour amasser
des biens ? Les morts ne rêvent pas,
ils prennent des RÉER. Les morts ne rêvent
pas, ils se dégradent sous les assauts
du temps. Les morts ne rêvent
pas, ils ont les yeux ouverts sans voir.
Les morts ne rêvent pas, leur coeur ne
bat plus, pour rien, pour personne, sinon
sporadiquement, comme sous l’effet
d’électrochocs qui ne les ressusciteront
pas.
Les morts ne rêvent pas, ils travaillent
tout le temps. C’est pour ça qu’ils n’ont
pas de vie.
Ainsi sont les zombies de l’Amérique.
Ils ne se promènent pas en gigotant
dans les rues, du sang aux lèvres et les
yeux révulsés. Ils prennent le métro
pour aller travailler. Et même s’ils sont
au volant d’une Mercedes, c’est juste
qu’ils sont des zombies un peu plus
riches que les autres. Mais pas plus vivant
pour autant.
Les morts ne rêvent pas. Les romanciers
non plus, par les temps qui courent.
Ils se contentent de faire passer un
électroencéphalogramme à leur époque.
Et ce n’est pas de leur faute si la ligne
est bien droite.
Désespérément droite.