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Chronique de Jean Barbe - Le pire de l'Amérique

CHRONIQUE DE JEAN BARBE

Le pire de l'Amérique

Canoe.ca
01-12-2011 | 07h38

J’aime beaucoup ma grosse cocotte. Mais non, pas ma blonde, nono! Ma cocotte en fonte. J’y fais présentement revenir des champignons qui brunissent doucement en concentrant leurs saveurs. Ensuite ce sera le tour des lardons, et puis la viandecoupée en gros cubes, que je ferai caraméliser sur toutes les faces. Je couvrirai de vin rouge, avec quelques écorces d’orange. Plus tard j’ajouterai les légumes de saison et les tubercules: poireaux, oignons, panais, carottes, patates douces et rabioles. Une cuillère de pâtes de tomates pour épaissir la sauce, quelques tours du moulin à poivre, une poignée de gros sel de mer, un peu de quatre épices et le tour sera joué. Je ne vous dis pas comment la maison sentira bon quand les enfants reviendront de l’école.

Je sais, je sais. Je suis censé parler de livres. Mais si j’égare du côté de la cuisine, c’est que j’ai un peu honte, voyez-vous: je me suis laissé avoir comme un débutant. Le livre que j’ai lu, je n’ai pas envie de vous en parler, parce qu’il est épouvantable. Une horreur, je vous jure. Tout ce que je déteste.

Mais voilà, je l’ai lu, fasciné, et ça m’a pris la semaine tellement il fallait que j’y aille à petites doses sous peine de nausées.

LA DESTRUCTION DE L’OCCIDENT

Je vous raconte comment ça s’est passé. Il est arrivé chez moi dans une boite, en deux tomes, l’un noir, l’autre blanc. Je connaissais l’auteur parce que plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma, et souvent avec un certain bonheur pour ce genre de film, thriller d’espionnage et cie.

Mais je n’avais pas l’intention de le lire, je vous jure. Il y avait plein d’autres livres qui méritaient mon attention. J’ai été nul sur ce coup-là. Vraiment. Parce que j’ai eu le malheur de lire le résumé sur la quatrième de couverture, que je vous livre intégralement:

«Le Campus: une organisation secrète, créée sous l’administration du président Jack Ryan, chargé de traquer, localiser et éliminer les terroristes. Et tous ceux qui les protègent.

Son pire ennemi: L’Émir, un tueur insaisissable, qui a programmé la destruction de l’Occident.

Ses hommes: Jack Ryan Jr et ses cousins, plus quelques recrues de choc. Leur mission : prendre l’Émir. Mort ou vif!»

J’ai tellement ri quand j’ai lu ça, c’était tellement cliché, tellement absurde de bêtise en raccourci que… ben oui: j’ai ouvert le livre pour en parcourir les premières pages, histoire de rigoler un peu.

J’étais fait à l’os.

Pas parce que c’était bon. Ce n’est pas bon. C’est Horrible.

Justement. Pour ça.

On y suit de bons soldats qui tirent sur des gens endormis, et quand on le leur reproche, c’est qu’on ne comprend rien à la guerre. Le personnage principal conduit un gros Hummer jaune canari (l’environnement, c’est quoi ça?). À chaque fois qu’un coup de feu est tiré, on a droit au nom et à la description de l’arme en question, comme s’il s’agissait de placement de produits. Les ennemis des États-Unis sont ici les Méchants. Pas de blague. Les Méchants. Et quand nos valeureux défenseurs de la démocratie doivent éliminer un gosse de 19 ans pour rejoindre sa cible, il le fait en haussant les épaules et en disant: «c’est pas mon problème. J’obéis aux ordres.»

Je me disais: c’est pas possible! Il va y avoir un contrepoint, une variation de point de vue. Un personnage va venir bientôt remettre en question cette invraisemblable croisade pour le Bien!

Mais non. Jamais. On s’enfonce de plus en plus dans un récit où les personnages ne sont jamais en proie au doute ou à la remise en question de leurs certitudes.

Et quand la direction de la CIA tente de faire un peu le ménage parmi ses cow-boys à la gâchette facile, le narrateur les présente comme de vulgaires fonctionnaires gratte-papier qui ne connaissent rien de la réalité du terrain. D’où la nécessité d’avoir une unité clandestine qui n’hésite pas à faire son travail (tuer) sans se laisser ralentir par des choses aussi inutiles que la Convention de Genève ou les Droits de la personne.

Oui, j’ai lu ce livre. Les deux tomes. Je me sentais comme un chevreuil sur la route, hypnotisé par les phares d’un Hummer jaune qui fonce vers moi à toute allure.

Fait à l’os.

CELUI DONT ON NE PRONONCE PAS LE NOM

L’auteur de cet ouvrage de propagande trouvait que l’ex-président George W. Bush était trop timide dans sa politique contre le terrorisme. C’est tout dire.

Mais bon, ça ne serait qu’un illuminé de plus dont je ne ferais pas grand cas si ce livre n’avait pas trôné en tête des listes des meilleurs vendeurs lors de sa sortie chez nos voisins du sud.

C’est en lisant un truc comme ça qu’on réalise l’ampleur du fossé culturel entre les États-Uniens et nous.

C’est plus qu’un fossé. C’est une fosse commune, emplie des cadavres réels et littéraires.

Ce livre est un danger public. Et son auteur? Je ne veux pas vous dire son nom. Je ne peux pas. Bon, d’accord.

C’est Voldemort.

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