CHRONIQUE DE JEAN BARBE
La tentation de l'ermite
JDM
24-11-2011 | 07h41
Il y a des jours où je voudrais tout quitter, partir loin, les mains vides.
Là, maintenant, par exemple. Mes enfants sont couchés et je rêve de partir quand ils seront grands,
m’installer quelque part, pas trop loin d’un désert pour prendre le temps de connaître le mouvement
des dunes et la nostalgie des hommes quand leur coeur se dessèche. Je les regarderais disparaître loin là-bas, sur le sable, leurs silhouettes floues, tremblotantes, comme ivres. Je me demanderais
un moment: est-ce que j’aurais dû les suivre? J’hésiterais –pas longtemps, juste un peu– puis je me replongerais dans mon livre.
Je tremperais ma plume dans tout ce qui est sec. J’écrirais des romans sur des sujets lointains à propos de personne, ou alors d’inconnus dont j’essaierais d’imaginer la détresse dans le
théâtre vain de mes fabrications. Je ne me croirais pas moi-même. Et ça me ferait sourire.
Détaché de tout. Vous comprenez sans doute. Pas la simplicité volontaire qui dicte que vous utilisiez Communauto plutôt que de vous acheter un char, ni que vous limitiez à trente minutes
par jour le temps passé devant le téléviseur.
Je parle de cette tradition qui remonte à Diogène de Sinope, qui couchait dans une jarre et ne possédait qu’un plat pour y recueillir la nourriture qu’on lui donnait. C’était un philosophe
aussi bien qu’un clochard. Il était fils de banquier. Ceci explique peut-être cela.
Il y a tout un courant d’écrivains vagabonds qui ne date pas d’hier. Plus jeune, je les lisais avec délices: Sous l’étoile d’automne, de Knut Hamsun (1908), qu’on trouve encore en livre de poche dans la collection Biblio. Puis Kerouac, Sur la route, bien sûr, mais surtout Les Clochards célestes, Les Anges vagabonds, et Big Sur, tous disponibles en Folio.
Cette envie de fuir n’est pas une lâcheté. Elle révèle une envie de préserver une part de soi qui ne veut pas se rendre. Les meules du social sont abrasives.
Peut-être que je vieillis. J’entame cette semaine ma cinquantième année sur terre. Un demi-siècle dans les flancs, comme disait Léo Ferré. Ça laisse des traces, des cicatrices. Des regrets. Et
l’hiver qui commence.
AVENTURE DE LA CONTEMPLATION
Sylvain Tesson, que je n’avais jamais lu (il a pourtant beaucoup publié), est de cette race d’écrivains voyageurs tentés par le dénuement. Son livre Dans les forêts de Sibérie raconte les six mois qu’il a passés dans une cabane en compagnie de deux chiens et d’une fenêtre donnant
sur le lac Baïkal, à cinq jours de marche du village le plus proche. Un hiver, un été. Pour avoir de l’eau, il doit creuser un trou dans la glace. Mais il possède une importante provision
de vodka et de cigares. Et des livres, aussi.
Le récit alterne entre des moments de béatitude, quand le temps semble devenir soudain un ami et que le regard perdu suit avec passion les arabesques d’une nuée d’oiseaux, et les rencontres
occasionnelles avec les lointains voisins, tous un peu ermites, avec lesquels
il lève volontiers le coude.
C’est une aventure de la contemplation, une sorte de moment suspendu. Jusqu’à ce qu’un message de la personne aimée lui parvienne. C’est fini, je te quitte. Et alors tout est différent:
«Je suis cadenassé dans l’éden que je me suis bâti. Le ciel est bleu, mais noir. Étrange comme le temps vous retire son amitié. Hier encore il glissait, soyeux. Chaque seconde, à présent,
une aiguille.
«Avoir trente-huit ans et être là, sur une plage, à demander à un chien pourquoi les femmes s’en vont.»
Mais le chien ne répond pas. S’il l’avait fait, ce serait un autre genre de récit.
Il n’y a pas de réponse dans les arbres, dans les traces de pas sur la neige. Il n’y a pas de réponse dans le ciel immense. Il n’y a que des questions. Et la tentation de l’ermite est
de se dépouiller de tout pour revenir à cette question, essentielle parmi toutes: qui suis-je sans les autres?
Je vous laisse là-dessus. Ce qui, avouons-le, est assez chien de ma part.