CHRONIQUE DE JEAN BARBEPour Don QuichotteCanoe.ca
17-11-2011 | 07h43
Le Salon du livre de Montréal bat son plein. C’est ce moment annuel où on vante les mérites de la lecture, l’importance des livres. Et, de fait, ils seront plus de cent milles à parcourir les allées du Salon pour acheter, feuilleter, lire et rencontrer des auteurs. C’est ironique. En évacuant les Indignés d’Occupons Wall Street à New York, les policiers et les pompiers ont d’abord jeté leurs livres aux poubelles, puis, comme pris d’un remords, ils les ont récupérés pour les entreposer. On les donnera à ceux qui viendront les réclamer. C’est un fait qui n’a pas été souligné: les campements des Indignés ont (avaient…) presque tous une bibliothèque dont les livres, reçus en dons, sont (étaient…) prêtés gracieusement. C’est une particularité de ce mouvement d’avoir mis ses «priorités à la bonne place», comme on dit: cuisine, infirmerie, et bibliothèque. Se nourrir, se soigner, se cultiver. Il y avait 5 554 livres dans la bibliothèque de Occupy Wall Street. Il y en a beaucoup plus au Salon du livre, donc celui-ci, qui aurait également sa place dans la bibliothèque des peuples, sur l’ancienne place Victoria: Petit cours d’autodéfense en économie, L’abc du capitalisme, de Jim Stanford (aux éditions Lux) est une forme d’initiation à l’économie dont la lecture vous permettra de répondre calmement la prochaine fois qu’un démagogue vous pitchera des chiffres à la face comme autant de crachats. «La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires», disait Georges Clémenceau. On pourrait dire la même chose de l’économie et des économistes. On remerciera ici Lux d’avoir fait traduire ce manuel. Si l’argent mène le monde, il est important de savoir où il va. Droit dans le mur, si vous voulez mon avis. Mais peut-être que vous n’en voulez pas, préférant écouter les grands de ce monde (c’est-à-dire ceux qui le possèdent) vous expliquer comment ils comptent le garder. Et si, en plus des bases de l’économie, vous voulez comprendre comment les grands de ce monde parviennent à en acquérir toujours plus, il faut lire La Stratégie du choc, de Naomie Klein. C’est publié chez Leméac/Actes Sud, où je suis éditeur à la pige, mais ma plogue ne me rapportera pas un sou, alors je me la permets. Dans ce livre essentiel, l’auteure raconte comment les multinationales profitent des catastrophes pour affermir un peu plus leur mainmise. C’est vrai des catastrophes naturelles, mais c’est aussi vrai des catastrophes financières, comme on a pu le constater depuis la crise de 2008, alors qu’il pleut sur les PDG des bonus et des avions privés.
LES MOULINS À VENTVous pardonnerez à un littéraire de prendre la cause des petits, des bizarres, des clochards et des indignés. Le roman occidental après tout est fondé sur un livre qui a tout changé: le Don Quichotte de Miguel de Cervantes. De nos jours, on ne le lit peut-être plus beaucoup, mais tout le monde a en tête l’image du «chevalier à la triste figure», son plat à barbe sur la tête, piquant des deux sa pauvre Rossinante et chargeant les moulins à vent comme s’ils étaient de dangereux géants. C’est le génie de l’imagination. Avant le roman de Cervantes, dans la littérature, les chevaliers étaient beaux, nobles et héroïques, et tuaient le dragon et recueillaient ensuite les fruits de leurs efforts. Après… Après, nos nouveaux héros sont devenus ceux qui n’avaient pas la chance de naître nobles, de naître beaux et riches. Le roman est devenu cette expression d’un combat souvent impossible, mais qu’il est important de mener. L’adversaire est un moulin à vent? Et puis, après? Écoutez parler les politiciens d’aujourd’hui, et dites-moi si Cervantes n’était pas visionnaire.
UN ROMANJ’ai aussi lu cette semaine Galveston, de Nic Pizzolatto, publié chez Belfond. Bon roman noir pas vraiment noir. On y suit un casseur de jambes à la solde de la pègre de La Nouvelle-Orléans prendre la fuite en compagnie d’une jeune prostituée pour éviter de se faire assassiner par son boss. Pas d’histoire d’amour, ici. Et très peu de bang bang. Mais un climat. Un récit porté par une écriture d’une apparente simplicité. Le personnage principal n’a rien d’un héros. Mais il acquiert une certaine vision du monde lorsqu’il découvre la lecture. Et l’ancienne brute deviens, quoi au juste? Pas grand-chose, une sorte de concierge qui regarde le ciel? Un pelleteur de nuage, diront les mauvaises langues. Mais plus nous serons nombreux à pelleter les nuages, plus le ciel sera clair, non? |