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Chronique de Jean Barbe - Le baiser de la mort

CHRONIQUE DE JEAN BARBE

Le baiser de la mort

Canoe.ca
15-09-2011 | 07h53

Si la langue française disparaît un jour de la région de Montréal, il ne faudra pas oublier de blâmer ceux qui ne s’en sont servis que pour crier au meurtre de la langue française sans réussir à l’enseigner.

Il n’est même pas question de la disparition du français comme langue commune, dans l’étude de l’Office de la langue française. On y révèle seulement que les Montréalais qui parlent français À LA MAISON seront minoritaires vers 2031.

Je serais tenté de dire: So what?

Alors qu’il était ministre de la Justice sous Lester B. Pearson, Pierre Elliott Trudeau avait présenté un projet de loi qui autorisait le divorce et décriminalisait l’homosexualité et l’avortement.

«L’État n’a pas d’affaires dans la chambre à coucher de la nation», avait-il alors déclaré.

Pourquoi ça serait différent pour la langue, en autant elle soit parlée dans l’espace public?

Car c’est là le coeur du problème. Au même titre que les symboles religieux, burqa et compagnie ne sont pas la religion, on fait mal la différence entre la langue commune, la langue du forum, et la langue maternelle.

La foi est une affaire personnelle. L’espace public devrait être laïc. Point, à la ligne.

La langue pratiquée à la maison est également une affaire personnelle, qui tient des origines culturelles ou des choix de vie. Je suis certain qu’il y en a qui parlent Klingon dès qu’ils rentrent du boulot.

Mais si l’espace public est francophone, si l’affichage est en français, si la langue d’enseignement est le français, quel mal cela me fait-il qu’autour d’un souper de Ramadan on rigole en arabe?

LE FRANÇAIS EST-IL SEXY?

Le véritable problème est qu’on a dépensé plus d’énergie, au cours des quarante dernières années à craindre pour la survie du français qu’à l’enseigner décemment. Je répète les chiffres: 49 % d’analphabètes fonctionnels au Québec. La moitié de la population n’est pas capable de lire une boîte de céréales. Dans le tas, ils sont nombreux qui ont traversé le primaire et le secondaire sans avoir appris à lire. De toutes origines confondues.

Ce que je constate, ce n’est pas l’échec de la langue française à s’installer durablement en Amérique du Nord, c’est l’échec de nos gouvernements successifs (péquistes y compris) à instaurer un système d’éducation qui sait l’enseigner et en dévoiler toutes les richesses.

Conclusion: on est meilleurs chialeurs que professeurs.

Mais voilà: peu importe dans quelle langue il chiale, on a tendance à fuir le chialeur. Parce qu’il est chiant, pas agréable à écouter, geignard, victime.

Le chialage n’est pas sexy.

Et ça s’adonne qu’ici, on chiale en français.

LE FRENCH KISS

Deux livres lus cette semaine montrent pourtant toute la force d’une langue qui est forte et vive et belle et séduisante. Arvida, de Samuel Archibald est un recueil de nouvelles dont la majorité des textes s’apparente aux contes que revisitent depuis quelques années les Fred Pellerin et compagnie. Hauts en couleurs, vifs, ils offrent à la lecture des personnages qui ne sont pas des anges ni des démons, mais des hommes et des femmes opiniâtres qui tentent de leur mieux de se débrouiller dans un monde imparfait.

La majorité des textes se passent dans ou autour de la ville d’Arvida, du nom du fondateur d’Alcoa, ARthur VInning DAvis. La majorité des textes, mais pas tous, ce qui rompt un peu la magie. On s’arrache, on ne sait trop pourquoi, à cet univers particulier d’une ville conçue et pensée pour les travailleurs de l’aluminium, une sorte de ville-concept un peu bizarre, quand on sait à quels points les humains destinés à l’habiter ne sont pas des concepts. Mais c’est un petit défaut pour un livre d’un jeune homme né en 1978 qui possède de grands dons.

Un autre jeune homme, Ryad Assani-Razaki, né, lui, en 1981, au Bénin, a écrit, en français, un extraordinaire premier roman qui lui a mérité le prix Robert-Cliche. La Main d’Iman (L’Hexagone, 324 pages) est en gros l’histoire de trois générations nées dans un pays d’Afrique, aux prises avec un atavisme culturel et religieux qui les empêche de se rêver un monde meilleur que celui, misérable, où l’ont jeté l’impérialisme colonial, les dictateurs successifs, le racisme, la pauvreté endémique et la violence institutionnalisée. Le représentant de la troisième génération, Iman, sera le seul à pouvoir se déprendre du poids culturel qui pèse sur lui pour commencer à espérer mieux. Mais ça ne se fera pas sans mal.

C’est un très grand premier roman.

Et si la moitié des Québecois de toutes origines savaient un peu mieux lire, ils verraient dans le recueil d’Archibald et dans le roman d’Assani-Razaki toute la puissance d’une langue qui ne porte pas pour tous les mêmes vêtements et ne mangent pas les mêmes plats.

L’un est né ici, à Arvida fusionnée depuis à Jonquière. L’autre est né à Cotonou, en Afrique Occidentale. Mais tous deux cherchent à exprimer la violence et la beauté, l’espoir et la force, l’amour, dans une langue qui est riche et puissante et rassembleuse.

Ces livres-là, et bien d’autres, si nous savions lire plus qu’à moitié, seraient de véritables french kiss. Et nos sens affolés par le désir d’une langue nous pousseraient à la parler en retour.

Mais nous ne savons lire qu’à moitié. Alors, nous chialons sur la disparition du français.

Et le chialage, ce n’est pas un french kiss, c’est le baiser de la mort.

Vous pouvez m’écrire, à cette adresse: jean.barbe@canoe.ca.

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