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Chronique de Jean Barbe - M'en rappelle plus

CHRONIQUE DE JEAN BARBE

M'en rappelle plus

JDM
07-07-2011 | 16h03

Ça fait pas deux semaines que j’ai terminé la lecture du plus récent Fred Vargas et je ne m’en souviens déjà plus. À bien y penser, je ne me souviens d’aucun des romans de Fred Vargas, bien que je me rappelle les avoir lus.

C’est un étrange phénomène qui s’applique surtout aux romans policiers, et aux polars. Il est très rare que je conserve en mémoire les détails d’une intrigue, d’une enquête. Pour les meilleurs polars, il me reste quoi, quelques figures de personnages, peut-être une atmosphère ou deux?

Comme si les intrigues n’étaient que des prétextes. Je crois que c’est ça, au fond. Les intrigues, c’est le liant, comme de la fécule de maïs pour la sauce.

Mais ça goûte rien, la fécule, et ce n’est pas nutritif. C’est juste fait pour lier entre eux des éléments qui d’habitude font la gueule chacun de leur côté. Ça lie, et ça épaissit la sauce.

Le roman de Fred Vargas (L’Armée furieuse) fait 426 pages. Il y a là beaucoup de fécule. Et tous les bons cuisiniers vous le diront: l’usage de la fécule, c’est un peu de la triche.

L’ART DE PRÉPARER LES RESTES

Je l’ai beaucoup aimé, Fred Vargas, comme des centaines de milliers d’autres lecteurs, mais plus ça va et plus je sens la triche. Trop de fécule, ça donne une sauce gonflée, L’armée furieuse met en scène la galerie habituelle de ses personnages «hauts en couleur» (les guillemets sont sarcastiques) dont l’énigmatique commissaire Adamsberg qui passe beaucoup de temps à ne penser à rien avant de résoudre ses enquêtes comme par l’opération du saint-esprit.

Il y a Danglard, son adjoint, alcoolo doté d’une culture encyclopédique, ce qui est bien commode pour expliquer aux lecteurs tout ce qu’il convient de savoir pour permettre à l’auteur de tourner les coins ronds.

Dans cas-ci, Vargas évoque une vieille légende à laquelle les habitants d’un village de Bretagne croient parfois encore, et qui serait le camouflage idéal d’une série de meurtres. Mais, je vous demande, à quoi sert de mettre en place les ressorts d’une intrigue si c’est seulement pour que le commissaire Adamsberg puisse la résoudre en pensant à autre chose.

Il s’assoit par terre, il fait le vide le vide dans son esprit, et Vargas va prendre deux ou trois pages pour nous décrire minutieusement le processus de ne penser à rien et d’accoucher ainsi d’une résolution de l’intrigue qui n’est absolument pas dictée par les données mêmes de l’intrigue. La différence entre ça et un coup de baguette magique? Il n’y en a pas.

C’est là où il y a de la triche. Parce qu’alors on peut écrire n’importe quoi. On met en scène des «personnages hauts en couleur» dans une intrigue dont on n’a pas besoin de défaire les noeuds: on prend des ciseaux et on coupe, en faisant croire que l’intelligence supérieure (et énigmatique) de son personnage est une donnée suffisante pour faire avaler l’indigeste.

J’ai l’impression que même Vargas commence à croire qu’elle emploie trop de fécule. Les pages et les pages qui servent à décrire le processus de nonpensée (magique) de son commissaire sont étrangement répétitives, comme si elle cherchait à noyer le poisson.

Enfin, je vous raconte tout ça, mais je ne m’en souviens plus. Ce n’était pas un repas mémorable.

DEUX LIVRES MÉMORABLES

Quand je repense à ma dernière année de lecture, deux titres se rappellent à ma mémoire. D'abord, il y a Porcelaine, le premier tome de Dragonville, de Michèle Plomer.

Et ensuite Le Passage, de l’Américain Justin Cronin.

Ce sont, vite comme ça, les deux seuls livres dont je me souviens de l’histoire, c’est-à-dire du mouvement des personnages dans le temps, soumis aux contraintes des situations.

Dans ces deux livres-là, que vous pouvez lire sans crainte cet été, il n’y a pas de triche, pas de fécule.

C’est lié au beurre. Et le beurre, c’est bien meilleur.

Vous pouvez m’écrire, à cette adresse: jean.barbe@canoe.ca

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