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Chronique de Jean Barbe - Jamais sans ma fille
  Il y a 62 ans, Simone de Beauvoir écrivait Le deuxième sexe.
© Photo d'archives

CHRONIQUE DE JEAN BARBE

Jamais sans ma fille

Canoe.ca
17-06-2011 | 04h02

Elle vient d’avoir dix ans, et ses longs cheveux blonds sont toujours emmêlés. Longtemps elle a pleuré en les brossant. Mais elle est née en riant, curieuse déjà, l’air de demander: «Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant?»

Dans le bleu caraïbe de son oeil droit, il y a une petite île brune. C’est là que je voudrais écouler mes vieux jours, à pêcher des souvenirs argentés et frétillants qui s’empileraient dans ma barque et me rempliraient de bonheur.

C’est ma fille. Et j’aurai beau l’avoir élevée exactement comme mon fils, elle n’en est pas moins fille jusqu’au bout de ses ongles au vernis écaillé. Et parfois, il me vient des peurs que je voudrais irrationnelles.

Non, je ne crains pas les maniaques sexuels, les chums bovins et apathiques, les fréquentations douteuses et les fêtes d’initiation à la faculté de droit. Je crains surtout que la plus grande révolution des mille dernières années ait fait long feu. Je crains que les femmes ne retombent sous la coupe des hommes, et ne soient encore réduites à leurs tâches de bibelot, de procréatrice et de mère.

Je crains que l’horizon ne soit pas pour ma Sacha une invitation au voyage et au dépassement, mais un lointain inaccessible dont elle rêverait derrière les hauts murs d’une vie qu’elle n’aurait pas choisie.

MILLE ET DEUX FEMMES BLANCHES

Voilà dix ans, j’avais lu avec plaisir le 1000 femmes blanches de Jim Fergus (dont vous trouverez la version poche chez… Pocket). L’auteur américain, dont c’était le premier roman, y racontait l’histoire d’une demande (probablement fictive) du chef Cheyenne Little Wolf à l’endroit du président Ulysses S. Grant de lui envoyer mille femmes blanches pour sceller l’amitié de leurs deux peuples. Quelques centaines de femmes leur furent envoyées, choisies parmi les désoeuvrées, les pauvres et les internées en asile. On y suivait, à travers le journal intime de l’une d’entre elles, le destin cruel des Amérindiens, victimes de leur naïveté et de leur foi en la parole de l’homme blanc. Le roman avait bien marché aux États-Unis, et très très bien marché en France, puisque c’était une sorte de western.

Bizarrement, pourtant, j’y avais moins vu un livre sur le sort réservé aux Amérindiens que sur celui des femmes. Mais de cela, les commentateurs français n’ont pas fait beaucoup mention. Ce sont les Français qui, après tout, à la fin du 17e siècle, ont envoyé en Nouvelle-France près de 800 femmes, pauvres et orphelines, avec pour seul avenir la procréation à répétition.

Cette opération avait été un franc succès puisque, dix ans plus tard, la population avait triplé. Je m’étais demandé à l’époque pourquoi Jim Fergus avait décidé de se mettre dans la peau d’une femme. C’est un choix audacieux et assez rare pour un premier livre.

Mais c’est en lisant son plus récent livre que j’ai compris. Cela s’appelle Marie-Blanche. L’auteur y raconte l’histoire, vraie bien que romancée, de sa mère et de sa grandmère, toute deux nées en France de famille aristocratique et fortunée...

C’est en visitant sa grand-mère, très âgée et atteinte de la maladie d’Alzheimer, que l’auteur s’aperçoit qu’il lui en veut, qu’il lui reproche d’avoir eu l’amour utile et la tendresse rare, et d’avoir poussé sa fille (la mère de l’auteur) dans le refuge de l’alcool puis, éventuellement, dans l’oubli du suicide.

Alors, il racontera cette histoire. Remontant la piste de générations, à l’aide de lettres, de documents, de souvenirs et d’un peu d’imagination, il raconte en parallèle la vie de ces deux femmes dont la liberté était conditionnelle au bon vouloir de leur père, de leur époux, bref, des hommes qui régissaient jusqu’aux moindres détails de leur vie quotidienne.

C’est un roman terrible. Le droit de cuissage, l’inceste, le mariage arrangé. La grand-mère abusée donne naissance à une femme qui boit, puis les enfants trinquent. Mais c’est fait sans lourdeur, avec une certaine vivacité. C’est un homme qui donne une voix à ses aïeules, puisqu’on exigeait d’elles d’être belles et de se taire.

IL Y A 62 ANS

Je lisais ce livre et je pensais à ma fille. Et je me disais que Simone de Beauvoir avait écrit Le deuxième sexe en 1949, il y a 62 ans. Ce livre a donné naissance à ce qu’on a appelé la seconde révolution féministe, la première ayant été celle des suffragettes, qui réclamaient le droit de vote.

Soixante ans de féminisme, et on n’en parle à peu près plus, comme si l’affaire était classée. Même les femmes se méfient du mot. Et pourtant jamais on n’a vendu autant de fards à paupières et de régimes amaigrissants. On offre des seins refaits aux jeunes filles pour leur 16 ans.

Les pubs sont encore pleines de pitounes alanguies. Et trouver chaussure à son pied (au propre comme au figuré) est encore la priorité de la majorité des femmes en Occident.

Oh, Sacha, tu liras Marie-Blanche un jour, et Simone de Beauvoir, aussi, j’espère. En attendant, tu lis India Desjardins, et c’est déjà très bien. Mais faudra pas lâcher, ma chouette.

Dis, tu me le promets? Ne lâche jamais, ma puce. Et tu seras tout ce que tu peux être. Et j’irai finir mes jours, heureux, dans l’île de ton oeil bleu.

L’avenir? Jamais sans ma fille.

Vous pouvez m’écrire, à cette adresse: jean.barbe@canoe.ca

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