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Nicolas Fréret
Canoë

Quand le neuvième art croque les arts de la scène

Quand le neuvième art croque les arts de la scène

Le bédéiste Michel Hellman est allé pour la première fois à l'opéra.Extrait d'illustration de Michel Hellman

Nicolas Fréret

Dernière mise à jour: 03-03-2017 | 00h12

Le président du Festival BD de Montréal, François Mayeux, a eu une idée: inviter des auteurs de bande dessinée à aller voir un spectacle et leur demander de traduire, à leur façon, cette expérience d’un soir sur seulement deux pages. Elle a séduit l’équipe de la Place des Arts qui a mis le projet sur pied et imaginé une expo géniale pour mettre le tout en valeur, à voir du 8 mars au 16 avril. Une première!

Six bédéistes parmi les plus connus au Québec, trois femmes et trois hommes, Cab (Hiver nucléaire), Jean-Paul Eid (Les aventures de Jérôme Bigras, La Femme aux cartes postales), Jacques Goldstyn (Le petit tabarnak, L’arbragan) Michel Hellman (Mile End, Nunavik), Julie Rocheleau (La colère de Fantômas, La Petite Patrie) et Zviane (L’ostie d’chat, Les deuxièmes) ont joué le jeu, avec enthousiasme et générosité.

Ce qu'on leur a demandé, c'est de témoigner de la soirée qu'ils avaient vécue, et de laisser libre court à leur créativité.

L'exposition comprend les planches réalisées par chaque bédéiste ainsi qu’un texte qu'ils ont écrit pour mettre leur oeuvre en contexte. Il y aura aussi des photos originales et des informations sur les spectacles qui ont agi comme source d'inspiration.

Des postes d’écoute sont également à disposition du public pour entendre des extraits des oeuvres musicales en question.

«La salle d'exposition est dédiée aux arts de la scène, mais nous avions envie d’offrir un autre genre d'expo», nous a expliqué Sophie Labelle, de la direction de la programmation de la Place des Arts, avant de dire un petit mot sur la copie rendue par chaque auteur.

- Caroline Breault, alias Cab, a vu le concert Grimaud et Nézet-Séguin de l’Orchestre Métropolitain.

«Elle a fait quelque chose à part, a prévenu Mme Labelle. Une oeuvre en noir et blanc avec une petite touche de couleur. Elle a raconté une expérience ultra personnelle, qui ressemble à une rencontre avec quelqu’un. Ça pourrait presque être n’importe quel spectacle.»

- Jean-Paul Eid a vu le spectacle Récidives de Plume Latraverse.

«C’est un grand hommage que fait Jean-Paul à Plume. On sent que la musique de l'artiste a fait partie de sa vie. Les deux planches de bande dessinée sont remplies de respect.»

Le bédéiste, dont la dernière BD, La femme aux cartes postales, a été acclamée par la critique l'an dernier, n'avait effectivement pas choisi ce show par hasard.

«Plume... à la Place des Arts, c’est en soi une «expérience» antinomique pour le moins, a-t-il commenté. J'ai une profonde admiration pour lui, pour ses textes et sa musique, bien sûr, mais surtout pour son intégrité d'artiste qu'il a su conserver contre vents et marées. L'affection qu'il a pour les personnages dont il fait le portrait. Il est d'ailleurs aussi dessinateur et peintre. Il parle de ses chansons comme des toiles.»

- Jacques Goldstyn a vu la pièce Gloucester, une fresque hilarante inspirée des chefs-d’œuvre de Shakespeare.

«Jacques est tombé en amour pour Shakespeare qu'il ne connaissait pas vraiment, selon Sophie Labelle. À tel point qu'il a livré quatre planches au lieu de deux. Mais c'est tellement bon qu'on les a gardées et le scénographe de l'expo a trouvé une astuce pour que l'ensemble ne soit pas déséquilibré. Le résultat est truculent, un match parfait!»

- Michel Hellman a vu Aida (Verdi) de l’Opéra de Montréal.

«Michel s'est montré très généreux et sans a priori. Il a choisi de faire un seul dessin par planche. C'est à la fois simple et plein de petits détails. Il a représenté une coulée de lave qui s'en va de la scène à la salle. J'ai eu l'impression d'avoir accès à son cerveau.»

L'auteur de Nunavik a choisi l'opéra, parce qu'il n'y était jamais allé», m'a-t-il dit. «J'étais très curieux de voir ça. J'ai fait deux pages qui parlent du spectacle lui même, mais aussi des spectateurs que j'ai observés. Il y a un côté rituel à l'opéra que j'ai trouvé super intéressant. J'ai hâte de voir ce que ça va donner!»

- Julie Rocheleau a vu Fractals of You de la compagnie de danse Tentacle Tribe.

«Julie a trouvé une façon de traduire le mouvement de la danse. C'est la BD la plus abstraite de toutes», a essayé de résumer Mme Labelle avec un enthousiasme certain.

«C'est vrai qu'elle est abstraite, cette BD, a rebondi l'illustratrice. J'en suis encore à découvrir la danse contemporaine, et avec le recul, j'aurais rendu davantage justice à l'oeuvre de Tentacle Tribe si j'en avais fait une BD sans texte. Dans la circonstance, ce sont les corps qui parlent, après tout, et ils méritaient de prendre toute la place.»

- Zviane a vu le concert Prokofiev: Roméo et Juliette de l’Orchestre symphonique de Montréal.

«C'est la bande dessinée qui m'a le plus émue, m'a-t-elle dit. Zviane connaît très bien l'oeuvre de Prokofiev et elle a réussi à traduire sa musique en dessin. C'est vraiment très beau.»

La prolifique bédésite, qui a souvent hésité entre faire carrière dans la musique ou dans la bande dessinée, nous a confirmé qu'elle avait adoré l'expérience: «Je suis allée entendre une oeuvre que j'aime vraiment beaucoup [...] et ça m'a rappelé à quel point j'aime ce compositeur, qu'il est important pour moi. Prokofiev, j'aimais le pasticher quand j'étudiais en composition, parce que je le trouve un peu parfait. Puis, réécouter du Prokofiev m'a donné envie de faire des petits films d'animation sur sa musique. J'avais eu des flashs pendant que je faisais cette BD. J'ai des idées notées sur des bouts de papier, mais bon, j'ai pas le temps en ce moment!... Mais ça viendra, je crois, d'ici quelques années.»

Sur les planches: six bédéistes à la Place des Arts, à partir du 8 mars à la salle d’exposition de l’Espace culturel Georges-Émile-Lapalme.

À noter que pendant la relâche, une zone famille, présentée en collaboration avec Les Débrouillards, permettra aux enfants d’interagir avec Beppo, la célèbre grenouille de Jacques Goldstyn et de lire des BD et des magazines.



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