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Chronique Bande dessinée

Nicolas Fréret
Canoë

«Sortez-moi d'ici bordel!»

«Sortez-moi d'ici bordel!»

La couverture de S'enfuir donne le ton.Dessin Guy Delisle / Dargaud

Nicolas Fréret

Christophe André a été pris en otage en Tchétchénie en 1997 alors qu'il était en mission avec Médecins sans frontières à Nazran, dans le Caucase russe. Guy Delisle a décidé de mettre de côté ses bandes dessinées autobiographiques pour raconter le récit de l'angoissante captivité de son ami, qui n'a jamais perdu l'espoir de sortir de cet enfer. Intense.

La couverture de S'enfuir donne le ton. C'est, en extrapolant un peu, une BD qui se tient à huis clos dans une pièce vide équipée seulement d'un matelas fin et d'un radiateur auquel Christophe André restait menotté en permanence. Un huis clos de 432 pages au cours duquel je ne me suis pas ennuyé une seule seconde.

Cela tient au talent épatant de Guy Delisle, qui peut vous faire ressentir une émotion en deux, trois coups de crayon.

Dans le cas présent, ça lui a pris un peu de temps. Il dit avoir mis 15 ans à mener ce projet à bout. D'ailleurs, pour l'anecdote, à la dernière page de sa bande dessinée, il remercie Christophe André... pour sa patience.

L'ancien otage, qui n'a pas tourné le dos au monde humanitaire après sa mauvaise expérience en Tchétchénie, a raconté tout ce dont il se souvient de sa détention à Guy Delisle: son enfermement dans un espace minuscule privé de lumière, sa perte de liberté et de mouvements, sa passivité totale imposée par des ravisseurs fermés, sa fatigue, sa résilience face au temps qui passe sans avoir la moindre nouvelle, les assauts du mental qui flanche, l'acuité des perceptions quand tu n'as rien d'autre à faire que d'écouter les bruits extérieurs et de tenter d'en deviner le sens, sa solitude, ses angoisses, ses incertitudes et ce maudit bouillon qu'il devait ingurgiter chaque jour. Tout ce qui, mis bout à bout, lui a malgré tout permis de tenir.

L'une des décisions que Christophe André a rapidement prises, en prenant conscience de sa situation, était de ne pas chercher à communiquer avec ses ravisseurs. Il ne leur parlait donc pas et ne leur demandait rien, «pour ne pas leur être redevable de quoi que ce soit». Il se contentait d'observer leurs faits et gestes, de compter les jours, et de se persuader qu'il finirait par sortir. Quitte à s'enfuir. La tête haute.

Le bédéiste québécois, réputé pour la finesse et l'efficacité de sa narration, a opté pour un style minimaliste à l'image de ce qu'a vécu l'otage: quatre mois de latence et de vide. Maître de l'animation, il ajuste à la perfection l'enchaînement des cases. On défile les pages sans se rendre compte que Christophe André change doucement. Sa barbe pousse, son visage se creuse, son corps se rétracte et maigri. Visuellement, c'est une belle prouesse.

Et disons qu'il s'en sort lui aussi la tête haute.

S'enfuir
Guy Delisle
Dargaud
432 pages

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