Isabelle Hontebeyrie
Agence QMI

10 secondes de liberté: la nécessité d'un film sur Jesse Owens

En production: «10 secondes de liberté»

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Isabelle Hontebeyrie

Production majoritairement québécoise, réalisée par un cinéaste blanc né en Jamaïque, avec un acteur principal canadien (Stephan James) et un acteur de soutien qui vient du Kansas (Jason Sudeikis), 10 secondes de liberté s'intéresse aux exploits olympiques de Jesse Owens lors des Jeux de Berlin, utilisés par Hitler à des fins de propagande. Rencontre avec les deux interprètes.

En 1933, Jesse Owens (Stephan James) arrive à l'Ohio State University. Il a 19 ans, il sait courir et trouve, en la personne de Larry Snyder (Jason Sudeikis), un entraîneur qui ne se préoccupe pas de la couleur de sa peau, bien déterminé qu'il est à faire participer le coureur aux Jeux olympiques de Berlin qui doivent avoir lieu trois ans plus tard.

Pour le jeune acteur Stephan James, il était hors de question qu'il ne participe pas aux auditions pour l'attribution du rôle principal après le désistement de John Boyega en raison de Star Wars: Le réveil de la force. «Le rôle de Jesse Owens était trop important pour que je n'aie pas envie de le tenir», a-t-il dit lors de son passage à Toronto pour les besoins de promotion du long métrage.

«Dès que j'ai lu le scénario, j'ai eu envie de l'incarner. Je savais que ce personnage était en moi. Je savais que, non seulement je voulais prendre part à ce projet, mais que je pouvais apporter quelque chose à ce rôle», explique Jason Sudeikis de son côté.

«Je savais aussi que c'était un personnage qu'aimerait mon père. Larry est quelqu'un qui s'est trouvé du bon côté de l'Histoire, il faisait les choses pour une raison noble. Même quand il parle de médailles d'or, c'est au travail derrière qu'il fait référence. Une médaille est quelque chose de totalement différent d'un prix remis à un acteur par exemple. Il n'y a aucune subjectivité dans l'attribution d'une médaille.»

Le racisme ordinaire

Et Jason Sudeikis de poursuivre. «En lisant le scénario, j'imaginais la manière dont mon père se mettrait en colère en voyant le racisme auquel Jesse devait faire face, auquel Larry était confronté. Et je savais que mon père serait fier de la manière dont mon personnage s'est comporté, non pour une cause, mais parce que Larry était un homme de parole.»

Car, à l'époque, les États-Unis pratiquent la ségrégation. Pas un sportif blanc ne veut partager des vestiaires avec des Noirs, et, lors d'une course, Owens se fait même ajouter une seconde à son temps, ce qui le prive d'un record! Loin de baisser les bras, le sportif suit les directives de son entraîneur, il poursuit son but sans se laisser distraire.

«J'ai tendance à considérer Larry comme un "non-raciste accidentel", précise l'acteur au sujet de son personnage, qui est un ancien athlète. Il a raté les Jeux olympiques de Paris et il voit, en Jesse, une occasion de poursuivre son rêve et de se rendre à ceux de Berlin.»

Avant la tenue des Jeux en Allemagne nazie, le comité olympique américain se pose des questions. Avery Brundage (Jeremy Irons) ne veut pas de boycott, insistant sur le fait que sport et politique ne font pas bon ménage, tandis que Jeremiah Mahoney (William Hurt) ne peut cautionner une opération de propagande raciste et antisémite. Au terme d'un vote serré, le comité décide finalement d'envoyer une délégation américaine à Berlin.

Tourné à Montréal et à Berlin... avec les filles de Jesse Owens

«Pour me métamorphoser en Jesse Owens, je me suis coiffé comme lui plusieurs semaines avant le début du tournage, confie Stephan James. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à me transformer. J'ai parlé à ses filles, qui étaient là pendant toute la production et, peu à peu, j'ai cessé de me voir quand je me regardais dans le miroir et je voyais Jesse. Et, oui, j'ai eu du mal à sortir du personnage. Il m'a fallu du temps avant de me retrouver. Ce n'est que quand mes cheveux ont repoussé et que j'ai pu me coiffer comme je le faisais avant que je suis redevenu moi-même.»

Au total, la production a passé six semaines à Montréal et trois à Berlin pour tourner 10 secondes de liberté, une expérience que Jason Sudeikis a trouvé particulièrement enrichissante. Accompagné de sa conjointe, Olivia Wilde, et de leur fils d'un an à l'époque, il a pu abondamment parler aux filles du champion olympique, qui l'ont aidé à trouver l'âme de Larry.

«Stephan avait pour charge d'incarner l'icône sportive noire américaine et c'est lui qui a fait le gros du travail! [...] Moi, les filles de Jesse Owens m'ont donné le feu vert après avoir vu quelques scènes et c'était la plus importante des validations que de savoir que j'avais réussi à "capter" l'essence de ce qui caractérisait Larry, mort en 1982», a-t-il détaillé, en rappelant que Larry Snyder n'a jamais été célèbre, ni même reconnu pour le rôle qu'il avait joué dans les victoires d'Owens.

Message aux générations à venir...

À son arrivée dans la capitale allemande, alors qu'Adolf Hitler et les nazis sont au pouvoir, Jesse Owens découvre que les sportifs noirs sont hébergés avec les Blancs! Qu'il a les mêmes chances et opportunités que les autres. Après ses victoires, et de retour dans son pays, le champion olympique et multiple recordman n'est pas reçu à la Maison-Blanche... pas plus qu'il ne peut pénétrer à une soirée en son honneur par la porte principale de l'hôtel!

Toute cette ambiguïté de la question raciale est également présente dans le titre original du long métrage, Race désignant à la fois la race, mais aussi la course. Fallait-il que ce film, première œuvre cinématographique sur Jesse Owens, soit fait par une équipe internationale pour que le sujet soit abordé de cette manière?

Jason Sudeikis sourit à la question, d'autant que les événements en cours au sud de la frontière - qu'il s'agisse de la diversité aux Oscars ou des Noirs tués par les policiers - dominent l'actualité électorale en cette année de présidentielles américaines.

«Je ne sais pas. Par contre, je pense que ce film est l'un des remèdes au manque de diversité.

C'est une histoire mondiale et le temps nous dira ce qu'il en adviendra. Quand j'ai signé mon contrat pour jouer dans le film, je trouvais qu'il était d'actualité en raison de la situation des homosexuels en Russie et toute la question du boycott des Jeux olympiques de Sotchi. Mais je n'avais aucune idée que nous serions en harmonie parfaite avec les conversations d'aujourd'hui sur le racisme.»

Stephan James, qui a joué dans l'excellent téléfilm Aminata (sur l'histoire d'une esclave qui, échappant à ses maîtres, arrivera en Nouvelle-Écosse avant de rallier l'Afrique et l'Angleterre) et qui est allé présenter 10 secondes de liberté à Chicago et à Washington D.C., a souligné l'importance d'œuvres consacrées à l'histoire des Noirs.

«Oui, en 80 ans, depuis Jesse Owens, l'évolution est indéniable. Par contre, il est indispensable que de tels films voient le jour pour rappeler aux jeunes générations et à l'ensemble de la population que nous ne sommes pas venus d'aussi loin pour retourner en arrière.»

10 secondes de liberté est actuellement présenté dans les salles du Québec.

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