Le déracinement d'un inuit

 Ce qu'il faut pour vivre - Le déracinement d'un inuit

par Bruno Lapointe
Le Journal de Montréal

Dernière mise à jour: 21-08-2008 | 18h36

Après avoir donné dans le documentaire durant de nombreuses années, Benoît Pilon entre dans la fiction avec Ce qu’il faut pour vivre, présenté en compétition officielle dans le cadre du Festival des films du monde. Un beau clin d’oeil pour celui qui a remporté son premier prix dans ce même événement lorsqu’il était encore étudiant.

À sa dernière année d’études à l’Université Concordia, Benoît Pilon s’est illustré au Festival des films du monde avec son film étudiant. Il boucle aujourd’hui la boucle avec un retour au FFM.

«C’est un retour vers la première tape dans le dos qu’on m’a donnée», acquiesce le réalisateur dans un large sourire. Dans Ce qu’il faut pour vivre, Tivii, un Inuit, est transporté loin de son Grand Nord natal jusque dans un sanatorium de Québec afin d’être sauvé d’une mort certaine en plein coeur d’une épidémie de tuberculose au début des années 1950.

Une fois rescapé par les médecins québécois, Tivii sera toutefois aux prises avec un autre mal, un que les médecins ne peuvent pas nécessairement traiter: le mal du pays. Exilé loin de sa famille, au sein d’une communauté où nul ne comprend son langage, il se laisse lentement dépérir, succombant à la déprime, s’isolant malgré lui dans la solitude la plus totale. Jusqu’à ce qu’il rencontre Kaki, un jeune garçon qui partage sa culture.

LOIN DES SENTIMENTS DE CULPABILITÉ

Mais Ce qu’il faut pour vivre n’est pas la lancée de Benoît Pilon en croisade, montrant du doigt les Blancs et les blâmant pour le mal de vivre qui a assailli les Inuits transportés jusqu’au Québec. Loin de là. Ça, c’était primordial dès le départ pour le réalisateur de ne pas tenter de susciter un sentiment de culpabilité chez les cinéphiles.

«Je voulais traiter ce récit avec le plus d’empathie possible. Sinon on place les spectateurs dans une position inconfortable et ils se mettent aussitôt sur les freins», estime le réalisateur.

Ce qu’il faut pour vivre devient quelque chose d’infiniment différent d’un récit misérabiliste dans lequel un «pauvre» Inuit sent son identité s’effriter entre les murs d’un sanatorium.

En fait, ce film se veut en quelque sorte une ode à la diversité culturelle et à l’importance de préserver son identité profonde.

«Avec le bulldozer de la mondialisation, les cultures ont tendance à toutes se ressembler et à s’uniformiser. La transmission des cultures est primordiale. C’est ainsi que le personnage principal retrouve sa raison d’être, son identité», explique Benoît Pilon.

TROUVER LES PERLES RARES

Mais encore fallait-il trouver les interprètes des deux personnages centraux. Une tâche qui n’allait pas nécessairement être facile parce que les acteurs d’origine inuite ne se trouvent pas simplement avec un coup de fil dans une agence d’artistes de la ville.

Pour l’interprète de Tivii, le choix s’est imposé de lui-même. Dès la lecture du scénario, le visage de Natar Ungalaaq est apparu dans l’esprit de Benoît Pilon. Le réalisateur a découvert cet acteur au générique du film Atanarjuat: La Légende de l’homme rapide.

«Il n’a peut-être pas la formation d’acteur classique, mais il a une expérience immense. Il est extraordinaire. Et charismatique. C’était très important que les gens éprouvent de la sympathie pour lui», explique Benoît Pilon.

Puis, le jeune Paul-André Brasseur s’est greffé à la distribution au terme de recherches ayant mené l’équipe de Ce qu’il faut pour vivre de Montréal à Ottawa, puis de Québec jusqu’au Grand Nord. Avec toutes les pièces du puzzle, le tournage pouvait débuter. Et ça, ça allait être une aventure en soi...

Plusieurs blocs de tournage échelonnés sur près de un an ont eu lieu. Puis, le montage. Finalement, le résultat est fin prêt. Les festivaliers pourront le découvrir dès lundi.

Ce qu’il faut pour vivre sera présenté lundi et mardi dans le cadre du FFM. Le film prendra ensuite l’affiche vendredi.

Un air connu

Un Inuit exilé loin de sa famille assailli par le mal du pays. Benoît Pilon s’est bien vite reconnu dans ce personnage. Mais il a tout de même dû retourner dans le passé, replonger vers ses 19 ans, où une expérience à l’étranger l’a transformé...

Fraîchement sorti du cégep, Benoît Pilon a mis le cap sur l’Europe. Il n’avait que 19 ans et y a vu l’occasion rêvée de couper le cordon...

«J’ai acheté un billet ouvert valide pendant un an», se souvient-il. Destination: Amsterdam. Mais cette quête d’aventure et de renouveau a tout de même été source d’angoisse et de remises en question pour lui.

«J’ai débarqué de l’avion et, en cherchant l’auberge de jeunesse, j’ai été pris d’une panique totale. Et ça n’a pas passé tout de suite; ça a pris quelques jours avant de se placer. C’est probablement mon orgueil de l’époque qui m’a empêché de revenir en ville 48 heures après en être parti», raconte le réalisateur en ricanant.

Puis, Benoît Pilon a trouvé son aise. Durant plusieurs mois, il a traversé les pays étrangers avec des arrêts, notamment en Turquie, en Égypte et en Israël. Une expérience qui l’a transformé et qui a refait surface dans sa psyché lorsqu’il a posé les yeux sur le scénario de Ce qu’il faut pour vivre.

«Des expériences comme celle-là, ça forge le caractère et ça pousse à s’ouvrir aux autres cultures», atteste-t-il.

ÉCHOS D’UNE SENSIBILITÉ

Sans savoir toute cette histoire, la productrice Bernadette Payeur a vu juste en plaçant entre les mains de Benoît Pilon le scénario original de Ce qu’il faut pour vivre, signé de la plume de Bernard Émond.

«Elle savait que j’allais y trouver les échos de ma propre sensibilité», se ouvient Benoît Pilon.

Il s’est tout de même approprié le scénario, histoire de le mettre à sa main. Benoît Pilon y est donc allé de quelques modifications, puis s’est lancé dans le tournage armé de son expérience exhaustive au rayon du documentaire.

C’est en effet Benoît Pilon qui a permis aux Québécois de découvrir Roger Toupin et autres Nestor, des personnages hauts en couleur qui ont marqué le paysage du documentaire au Québec.

Toute l’expérience cumulée par Benoît Pilon au cours de ces années l’a grandement aidé à affronter les défis auxquels il allait faire face au cours du tournage de Ce qu’il faut pour vivre.

DE PETITS MIRACLES

Avec un budget de 4 M$, l’équipe de tournage a dû se retrousser les manches afin de parvenir à offrir une reconstitution historique convaincante, en plus de trimballer tout l’équipement d’un bout à l’autre de la province au gré des tournages. «On a tous fait des petits miracles pour arriver à ce résultat», concède fièrement Benoît Pilon.

Sa fierté est aujourd’hui amplifiée par la sortie imminente de Ce qu’il faut pour vivre, prévue dans toute la province pour vendredi.

«Un film n’existe pas réellement tant qu’il n’est pas sur les écrans. C’est comme un bébé qu’on laisse aller dans la vie, en espérant simplement que les gens vont l’aimer», conclut Benoît Pilon dans un sourire timide.


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