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Elle veut le chaos - No man's land au bord de l'autoroute
© Le Journal
Denis Côté et la vedette de son film, Eve Duranceau, photographiés lors du plus récent festival de Locarno.

ELLE VEUT LE CHAOS

No man's land au bord de l'autoroute

par Maxime Demers
Le Journal de Montréal
07-12-2008 | 11h00
«J’ai un certain plaisir à provoquer et à cacher des informations au spectateur», avoue d’entrée de jeu Denis Côté.

Ce n’est donc pas parce que son nouveau film, Elle veut le chaos, est le premier de ses longs métrages à avoir été tourné avec un budget digne de ce mot (1 million de dollars) et avec des acteurs professionnels (Ève Duranceau, Laurent Lucas, Normand Lévesque, Nicolas Canuel) qu’il est plus accessible que ses oeuvres précédentes (Les États nordiques et Nos vies privées).

«C’est peut-être même le plus littéraire des trois», souligne le cinéaste, rencontré plus tôt cette semaine.

«Il est très littéraire dans la mesure où il demande au spectateur d’être très actif. Le spectateur doit remplir les trous; car je m’amuse beaucoup à le provoquer et à le faire travailler. Au cinéma, trop souvent, tout est dit, tout est montré. Ce n’est pas le cas de ce film.»

Tourné en noir et blanc, Elle veut le chaos est campé dans un rang de campagne, un no man’s land sur le bord d’une grande autoroute, où deux familles voisines sont à couteaux tirés depuis des années.

D’un côté, il y a Coralie (Ève Duranceau) et son père (Normand Lévesque) qui doivent composer avec le départ de la mère psychologiquement instable. La maison voisine est occupée par des petits bandits de campagne (Nicolas Canuel, Olivier Aubin, Réjean Lefrançois) qui tentent maladroitement de faire la loi dans leur patelin. Mais les deux familles semblent avoir en commun des secrets du passé, lourds et déchirants.

En Europe, où le film a déjà été présenté dans quelques festivals (dont celui de Locarno où il a raflé le Léopard d’argent de la meilleure mise en scène), Elle veut le chaos a été qualifié par certains médias de «western moderne». Le commentaire fait sourire Côté.

«On l’a dit aussi pour Les États nordiques (son premier long métrage)», rappelle- t-il.

«Je pense que c’est parce qu’au Québec, notre rapport au territoire est un peu plate. On a tous grandi en faisant le trajet Montréal-Chicoutimi ou en répétant que la 20, c’est pas beau. Les grands espaces, pour nous, c’est un symbole de l’ennui; c’est archi-banalisé. En Europe, c’est le contraire; ces grands espaces deviennent des mythes. Tout semble possible, c’est la ruée vers l’or. Le mot western est très populaire et ils ne se gênent pas pour l’employer. Mais tant mieux; pour eux, c’est un compliment. Ça prête des intentions au film qui renvoient à une sorte de romantisme assez trippant.»

HUMOUR DÉCALÉ

Film de genre, donc, Elle veut le chaos? «Je ne sais pas, pourquoi pas? Film de genre, de bandits, western, sortez-les les étiquettes! Personnellement, je que c’est un film assez drôle. Les gens en général me disent que je fais un cinéma assez glauque, dur, brutal. C’est sûr que ce n’est pas hilarant et qu’on sent que les personnages pourraient être dangereux. Ce ne sont pas des bandits à la Tarantino qui s’éclatent la main accidentellement, mais il y a dans ce film un rapport au grotesque qui peut-être amusant. Il y a des scènes totalement décalées. J’aime le rapport à l’invraisemblance. J’avais comme référence des films comme Réjeanne Padovani, des films un peu gros où il y a toujours un sourire en coin.»

Avec un budget 15 fois plus gros que ses premiers films, Côté a dû aussi s’habituer à travailler dans un contexte plus professionnel. S’est-il senti moins libre?

«C’est sûr que contrairement à Nos vies privées et aux États nordiques, celui-ci a été écrit à la virgule près. Quand t’as 25 personnes dans une équipe technique et une assistante-réalisatrice qui surveille chaque détail du scénario en vue de l’horaire, ça vient avec une certaine lourdeur.

Mais je dois dire que je n’ai pas trop souffert de cela. Mes deux autres films, je les ai faits avec cinq amis dans le bois. Là, j’haïssais pas ça me faire dorloter. Et j’avais engagé des filles à tous les postes, ce qui apportait une autre énergie. J’ai bien aimé le côté maternel que cela apportait. Ça venait me calmer.»

« Des films de festivals »

Locarno, Hambourg, Santiago, les Flandres, Lausanne, Bratislava... Elle veut le chaos arrive dans les salles du Québec avec déjà au compteur une douzaine de sélections dans des festivals internationaux. «On me dit souvent: on sait bien, toi, tu fais des films de festivals», indique Denis Côté à ce sujet.

«Quand on y pense, c’est terrible à entendre. Il y a à la fois une condescendance et une admiration dans ce commentaire. De la part de certains collègues, ça veut dire: Je ne voyage pas autant que toi, mais je fais du boxoffice. Ou encore: Tu vis une belle aventure humaine en présentant ton film dans le monde, mais moi on me reconnaît à l’épicerie...

«Mais c’est vrai que je ne fais pas du cinéma pour faire du box-office. C’est une démarche très cinéphile, et les festivals, c’est une façon pour mon cinéma d’exister. Et j’imagine que mes films se promènent pas mal parce que justement les sélectionneurs des festivals sont des cinéphiles qui sont sensibles à une écriture cinématographique avant le divertissement.»

Côté, 35 ans, a d’ailleurs lui-même un parcours de cinéphile. Après avoir fait ses études en cinéma, il a commencé à tourner des courts métrages avant de se faire offrir un poste d’animateur dans une radio communautaire, puis une job de chroniqueur cinéma à l’hebdomadaire Ici. Job qu’il a quittée il y a quelques années pour revenir derrière la caméra. Le métier de journaliste lui manque-t-il?

«Pas tellement, non. Je regarde cela changer. On est à l’heure du blogueur qui a une opinion et le bagage cinématographique n’a presque plus d’importance.

Tout le monde qui voit un film a son opinion. C’est triste, mais le vrai critique, celui qui a des vraies références, est une race en voie d’extinction.»

© Le Journal


Un rôle tout en subtilité

Cinq questions à Ève Duranceau

Denis Côté m’a dit qu’il t’avait découverte dans Dans les villes de Catherine Martin et qu’il t’avait offert le rôle sans audition...

C’est vrai, et j’ai été très chanceuse qu’il me fasse confiance de la sorte. D’autant plus qu’il ne m’avait jamais entendue parler (mon rôle dans Dans les villes est muet). Alors, il m’a fait confiance à partir de presque rien.

Il dit avoir été attiré par ton côté animal ou petit gars tough. Et toi, qu’as-tu aimé dans son film?

J’ai aimé le rythme dans le scénario, l’enchaînement des scènes et surtout le fait qu’on soit avec les personnages dans le moment présent. C’est une qualité qu’il y avait aussi dans Dans les villes et que j’ai retrouvée dans Elle veut le chaos. Je trouve que ça permet d’aller en profondeur dans les personnages et les atmosphères.

Il y avait peu de mots dans le scénario, ce qui me plaît aussi. C’est tout en subtilité et j’adore travailler de cette manière. J’ai l’impression d’avoir plus de liberté quand il y a moins de mots, moins d’action. Ça laisse beaucoup de place pour la création.

Avec peu de mots, tout doit passer par le corps et le regard. Comment as-tu abordé ce personnage?

J’ai d’abord accentué mon côté bête farouche. Elle est très blessée, et elle doit être apprivoisée. J’ai aimé aussi le fait qu’elle n’ait pas du tout conscience de son charme et de sa féminité. Elle est la seule fille dans un milieu d’hommes et le seul modèle féminin qu’elle avait (sa mère) faisait défaut.

Elle est donc comme une plante qui n’avait pas beaucoup de place où pousser. Elle développe l’essentiel et il n’y a pas de place pour la dentelle.

On te voit de plus en plus depuis quelques années au petit et au grand écran. Il y a eu Le Négociateur, Dans les villes, Le Banquet et bientôt Polytechnique. Comment expliques-tu cela?

Je sens que je m’ouvre plus dans ma façon de jouer. Quand un rôle me convient bien, je suis plus capable d’aller le chercher.

Et je suis prête à en prendre plus aussi. Mais ça fait peut-être deux ans que je pense comme cela et depuis, il se passe plus de choses. Et il y a la chance aussi. Mais j’avoue avoir toujours eu le même rythme.

Le Négociateur a bien marché, mais s’il avait mieux marché, ma carrière aurait peut-être plus décollé il y a deux ans. J’ai eu une belle réception pour ce rôle, mais ça n’a pas fait en sorte que le téléphone s’est mis à sonner plus.

On a un certain contrôle sur notre jeu, mais on n’a pas de contrôle sur le succès et l’impact que le film ou la série vont avoir. C’est la raison pour laquelle c’est difficile de savoir quel rôle peut faire débloquer les choses.

Tu as étudié au Conservatoire d’art dramatique. Viens-tu d’une famille d’artistes?

Pas du tout, je trace mon propre chemin. Je viens d’une famille qui travaille plus dans les sciences, le droit, la médecine. Instinctivement et de façon inconsciente, je me suis dirigée vers le jeu. J’aime beaucoup analyser les émotions et les êtres humains. J’ai donc aussi pensé à la psychologie, mais j’ai décidé de ne pas aller là-dedans.

Je pense que c’était mieux de les vivre que d’aider les autres à les vivre.

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