99FAdapter l'inadaptablepar Maxime Demers Le Journal de Montréal 01-06-2008 | 11h00
L’univers de la publicité passe au tordeur dans 99F, l’adaptation cinématographique du célèbre et controversé roman à succès de l’écrivain Frédéric Beigbeder, dont l’histoire est inspirée de son passé de rédacteur et concepteur dans une grande boîte de pub. Le très provocateur roman de l’iconoclaste Beigbeder avait fait beaucoup de bruit en France lors de sa sortie en 2000, soulevant toutes sortes de débats sur l’industrie publicitaire et l’omniprésence de la pub dans notre société de consommation. Vendu à plus de 500 000 exemplaires, ce «portrait sous acide» du milieu de la pub a également permis à Beigbeder, jeune auteur et critique littéraire frondeur et hyper talentueux, de s’affirmer comme un joueur incontournable de la littérature française. Dans 99F, Beigbeder se mettait en scène sous le nom d’Octave Parango (joué dans le film par Jean Dujardin), un des rédacteurs publicitaires les mieux cotés de la plus grosse agence de pub du monde. Très talentueux mais désabusé et cynique, il se sert de sa notoriété pour multiplier les conquêtes, sortir en boîte et se remplir le nez de cocaïne. Les premiers projets d’adaptation du roman ne datent pas d’hier. Il a été notamment question en 2003 d’un projet piloté par Antoine De Caunes, mais qui a finalement avorté. En fait, le problème de 99F, c’est que le roman a pendant longtemps été jugé inadaptable. «J’admets que si j’étais parti du livre, je crois que je n’aurais pas su par où commencer, explique à ce sujet le réalisateur Jan Kounen (Doberman, Blueberry)», rencontré en janvier dernier à Paris dans le cadre des rendez-vous d’Unifrance. «La chance que j’ai eue, c’est que j’ai lu le scénario avant le livre, ajoute-t-il. Le producteur m’a envoyé le scénario (écrit par Nicolas et Bruno) en premier et j’ai tout de suite vu que c’était une histoire de film, avec plein de scènes créatives. Des scènes que j’ai tout de suite eu envie de voir à l’écran.
«Je leur ai dit que la noirceur et le propos du livre sur la société de consommation m’intéressaient, mais qu’il me fallait une porte de sortie, soit la nouvelle fin que je leur proposais. Les deux étaient d’accord. Heureusement, parce que si Frédéric m’avait dit qu’il tenait à ce que je garde sa fin, je crois que je n’aurais pas fait le film.» COMPLEXE Le roman de Beigbeder est souvent très cru, et il comprend plusieurs scènes provocantes, scatologiques et souvent violentes et obscènes. Ce qui ajoutait encore à la complexité de l’adaptation. «Quand on traduit un univers de la littérature vers le cinéma, la mise en images et l’incarnation par des personnages augmentent énormément la puissance des sentiments et des choses qui sont mises en jeu, indique Kounen. Ce n’est pas pareil, alors il faut traduire. Il faut donc prendre l’essence et le parfum du roman et le transposer dans l’autre média, celui du cinéma. En faisant cela, j’ai ajouté aussi des éléments et des idées à moi.» Comme Beigbeder, Jan Kounen a déjà oeuvré dans le milieu qu’il critique dans son film, puisqu’il a lui-même déjà tourné quelques publicités. Une expérience qui lui a forcément beaucoup servi. «L’idée était de jouer sur le même terrain que la publicité, c’est-à-dire utiliser la même force du langage visuel et métaphorique propre à la publicité pour en démontrer la mécanique dans le film. «Cela dit, dans ce film, ce n’est pas la publicité qu’on combat, mais un certain type de publicité. Je continue de croire que certaines pubs sont des produits culturels parfois plus intéressants que le cinéma. «Ce qui fait l’intérêt de 99F, c’est que c’est un livre qui a été écrit par quelqu’un qui a travaillé dans la pub et que c’est un film qui a été réalisé par quelqu’un qui a déjà réalisé des pubs», ajoute Frédéric Beigbeder. «Sinon, on aurait affaire à une caricature mal informée…»
Tout ça pour attirer les femmes«Honnêtement, je crois que tout ce que je fais dans la vie, c’est uniquement pour baiser!» lance candidement Frédéric Beigbeder à propos de ses multiples métiers (écrivain, journaliste, critique littéraire, animateur à la télé et maintenant acteur!)…
«J’ai l’ambition secrète de devenir un acteur bankable, dit, pince-sans-rire, Beigbeder. J’aimerais vraiment cela parce que les écrivains, c’est ringard. Quelle femme a envie de coucher avec un écrivain? Tandis que les acteurs, ça les attire déjà beaucoup plus. Je dis cela parce que je l’ai testé pour vous: j’ai écrit 10 livres, et acteur, c’est mieux! «De toute façon, je suis sûr que je ne suis pas le seul artiste à travailler pour baiser. Je suis sûr que plein d’auteurs vous auraient répondu la même chose: Flaubert, Maupassant, Balzac…» Beigbeder, 42 ans, a écrit à ce jour une dizaine de livres, dont plusieurs romans best-sellers (99F, L’amour dure trois ans, Windows on the World, Vacances dans le coma). 99F est toutefois son premier livre à être adapté pour le grand écran. Un fantasme pour un auteur? «La plupart des auteurs vous répondraient non. On a trop peur que le résultat soit aseptisé, infidèle à notre oeuvre. On a peur d’être trahi. Personnellement, ma grande crainte quand les droits de mon livre ont été vendus, c’était que ça devienne une sorte de gentille comédie familiale. «Et puis comme le cinéma est aujourd’hui un mode d’expression plus puissant que la littérature, si le film est raté, vous avez l’air d’un couillon devant plus de monde. Et si vous avez un film nul, les gens peuvent arrêter pendant dix jours de lire vos livres. C’est très effrayant…» – Heureux du résultat? «Je suis très fier parce que Jan (Kounen) a réussi à adapter un chef-d’oeuvre inadaptable; ce livre révolutionne la littérature occidentale et mettre cela sur écran était quand même un pari pas évident», répond Beigbeder, sans sourire, avec son éternel petit air insolent. «Non, sérieusement, on peut penser ce qu’on veut du film, mais je pense que ce n’est pas une gentille comédie familiale. Et c’est ce qui me plaît. Ça reste brutal, drôle mais avec un propos subversif. Et je ne connais pas beaucoup de films français qui font cela, malheureusement. C’est dû aux méthodes de financement. En France, on laisse le financement du cinéma entre les mains de la télévision qui elle-même est financée par la publicité. C’est donc pour cela que ce film a pris tant de temps à se faire. Aucune chaîne de télé n’a mis un centime. Il a fallu tenir bon, jusqu’à ce qu’on arrive à convaincre un comédien très populaire qui a réussi, en acceptant le rôle, à faire exister ce film. |