L'ENNEMI INTIMEUn peu de lumière sur le Vietnam des Françaispar Maxime Demers Le Journal de Montréal 20-04-2008 | 12h00
Pourtant, contrairement au Vietnam qui a inspiré de nombreuses productions hollywoodiennes, très peu de films ont abordé de front le conflit qui a opposé la France et l’Algérie de 1954 à 1962. L’Ennemi intime, de Florent Emilio Siri (Nid de guêpes, Hostage), qui met en vedette Benoît Magimel et Albert Dupontel, est un des rares à le faire. «La France souffre d’amnésie par rapport à son passé colonial», déplore Benoît Magimel, rencontré en janvier dernier à Paris lors des rencontres d’Unifrance. «Elle a un vrai problème avec son histoire et elle ne veut pas en parler. C’est étrange, les Anglo-Saxons ont beaucoup moins de problèmes à déterrer leur passé…» La guerre d’Algérie, un conflit «honteux qui est resté tabou» chez les Français, est, selon Magimel, un exemple particulièrement flagrant de cette «amnésie» sélective. «À l’école, on n’apprend absolument rien sur cette guerre, souligne l’acteur de 33 ans. C’est fascinant de voir à quel point il y a une omertà sur toute cette histoire. Personne ne veut en parler. Il y a un réel sentiment de honte, que ce soit du côté français ou du côté algérien. «Cette guerre est à la fois passionnante et horrible. En fait, elle est horrible d’un point de vue qui peut être passionnant. C’est-à-dire qu’on apprend beaucoup par les horreurs qu’elle recèle. C’est à la fois incroyable et horrible. «C’est aussi une guerre très contradictoire. Face à eux, les soldats français avaient les anciens combattants de la France libre qui ont combattu avec les Français en 1940. On demandait donc aux soldats français de fusiller des types qui se battaient à leurs côtés quelques années plus tôt. C’est incroyable, quand même…» L’Ennemi intime nous mène donc au coeur de la guerre d’Algérie, en 1959, dans les montagnes kabyles. Terrien (Magimel), un lieutenant idéaliste, rencontre le sergent Dougnac, un militaire désabusé (Dupontel). Leurs différences et les dures réalités du terrain vont vite les mettre à l’épreuve. FILM CRITIQUE Un film portant sur un sujet aussi complexe et tabou que celui-ci ne se fait forcément pas qu’en claquant des doigts. Heureusement, Benoît Magimel, un des jeunes acteurs masculins les plus en demande actuellement en France, l’a porté à bout de bras du début à la fin.
«Comme Florent, j’ai grandi en regardant des films de guerre, de divertissement, certes, mais aussi psychologiques et sérieux comme Apocalypse Now, The Deer Hunter et Paths of Glory, de Kubrick, qui montrait du doigt le mépris avec lequel on avait pendant la Première Guerre mondiale sacrifié des vies humaines pour s’en servir comme chair à canons», explique Magimel. «Et je regrettais qu’on n’ait pas ce genre de films en France, qu’on n’ait pas fait de films plus critiques sur la guerre. On a fait des films sur la résistance, sur des actes héroïques, mais pas sur ce qui se passe vraiment sur le terrain et dans la tête des soldats. L’Algérie me semblait l’évidence parce que c’est peut-être la guerre la plus traumatisante de notre histoire.» Magimel a donc commencé il y a quelques années à faire un peu de recherche sur cette guerre, mais, seul, il s’est découragé assez vite. «Je ne suis ni scénariste ni producteur, alors j’ai commencé à patauger, admet-il. Puis, j’ai eu la chance de rencontrer très vite Patrick Rotman, qui est un historien passionné par le sujet de l’Algérie. Je lui ai parlé de ce film, lui ai présenté Florent et hop! le projet était enfin en branle.» Il a fallu toutefois convaincre les investisseurs de la pertinence du film. «Tous les films qui avaient jusque-là été faits sur l’Algérie étaient des films austères dans leur forme et très militants et très engagés. Visuellement, ça n’intéressait personne d’aller voir cela au cinéma. Notre tactique a été de mettre de l’avant l’action du film sinon personne n’en aurait voulu. Ce n’est que plus tard qu’on a imposé notre propos, qui vise à montrer que la guerre avait eu une incidence terrible sur les soldats et qu’à un moment donné, l’ennemi, ce n’est pas l’autre, c’est soi-même, celui qu’on devient.» |