CINÉMAUne mode qui prend de l'ampleurBruno Lapointe Le Journal de Montréal 15-07-2007 | 11h32
Au fil des années, la mode des films de violence extrême, parfois psychologique, a pris de l'ampleur. Les cinéastes ne se contentent plus de trancher des têtes et de faire gicler le sang, ils recherchent de nouveaux moyens de procurer des frissons aux cinéphiles qui en ont vu d'autres. Dans Captivity, une jeune femme est kidnappée puis torturée dans un enchaînement de scènes qui repoussent les limites du grotesque. Le film prend cette semaine l'affiche sur six écrans. Le mois dernier, c'est le deuxième volet de la série L'Auberge, d'Eli Roth, qui en a fait sourciller plus d'un. L'horreur et la torture y prennent une tournure résolument sexuelle. Audace prévisible Dans le milieu du cinéma, on ne se surprend pas de l'audace des cinéastes américains tels qu'Eli Roth. "Quand un film comme le premier L'Auberge obtient un grand succès, la suite est attendue des fans avec une brique. Il faut trouver un moyen de pousser le concept plus loin", constate le producteur Simon Trottier. Ce dernier travaille présentement sur Martyrs, une coproduction franco-québécoise qui exploite le même filon que l'oeuvre d'Eli Roth: la violence extrême. "Tout a déjà été montré, il reste à trouver des moyens différents de le faire", note Simon Trottier. Mais le psychologue Michel Campbell est un peu inquiet. Il croit que ces films où le sang coule à flots sur fond de cris de terreur devraient être réservés à un public assez mature pour en discerner le propos. " Il ne faut pas laisser n'importe qui voir ça. La majorité des gens qui vont voir ces films savent que ce n'est que du cinéma, mais un faible pourcentage du public est plus fragile psychologiquement, et c'est sur eux que ça peut avoir des conséquences négatives ", explique le psychologue. Le miroir de la société Michel Campbell souligne le lien qui existe entre l'évolution de la société et celle du cinéma d'horreur. Puisque les drames de la vie courante prennent des proportions de plus en plus graves, les cinéastes doivent redoubler d'efforts pour que leurs films se distinguent du quotidien des cinéphiles. "Les événements présentés aux bulletins de nouvelles sont de plus en plus violents. Les gens qui paient veulent voir autre chose, quelque chose de plus fort", explique le psychologue. Cela a des conséquences dangereuses. En effet, plus les gens regardent des films violents, plus la violence devient banale. L'industrie s'en aperçoit et doit redoubler d'originalité afin d'atteindre l'effet escompté. Alors que les films de violence extrême et de torture se multiplient au cinéma et dans les clubs vidéo, une question morale s'impose de plus en plus: jusqu'où doit-on laisser les oeuvres cinématographiques aller? "Malheureusement, je crois qu'il va falloir attendre une situation où une personne va reproduire exactement ce qu'elle a vu à l'écran pour que les gens commencent à avoir un débat social sur la question", affirme Michel Campbell, exaspéré.
Une certaine réticence s'exprimeDu côté des exploitants de salles de cinéma, on avoue une certaine réticence à consacrer des écrans aux oeuvres de violence extrême. "Ce n'est pas le type de films que l'on privilégie", affirme Marcel Venne, président de l'Association des propriétaires de cinémas et ciné- parcs du Québec (APCCQ). "Nous ne sommes pas là pour juger les films, alors je ne peux pas refuser l'accès à ces films dans mes salles", ajoute cependant M. Venne. Ces films représentent non seulement un dilemme éthique, mais ils ne sont pas gages de recettes astronomiques. Projeté sur 48 écrans à travers la province, le deuxième volet de la série L'Auberge, lancé le mois dernier, n'est parvenu à s'emparer que de la septième position au box-office à son premier weekend. Deux semaines plus tard, il quittait l'affiche avec de maigres recettes de 200 000 $. "Il y a des gens qui veulent voir ces films, mais c'est un public beaucoup plus restreint", souligne Marcel Venne. Décisions de la Régie Un autre facteur limitant les profits de ces films serait le classement. Logiquement, plus un film est classé sévèrement, moins large est le public y ayant accès. À titre d'exemple, Captivity a reçu un classement limitant son public aux personnes âgées de 16 ans et plus, alors que L'Auberge 2 était interdit aux moins de 18 ans. Cela inquiète les gens de l'industrie. Bien que le film Martyrs n'en soit encore qu'à l'étape du tournage, le producteur Simon Trottier craint déjà un classement sévère. "Ça m'inquiète, parce que je sais que ce film ne sera pas classé en bas de 16 ans, et même 18 ans dans certains pays. Ça réduit de beaucoup la visibilité d'un film", explique-til. À tout le moins, le classement des films parvient à guider les cinéphiles. Les indications de la Régie du cinéma du Québec, combinées aux campagnes publicitaires, permettent aux cinéphiles de savoir à quoi s'attendre. "Les consommateurs sont de plus en plus avertis", reconnaît Simon Trottier. Si les films d'horreur prenant l'affiche sont de plus en plus violents, on prévoit cependant un certain essoufflement de la part des studios. "Il y a eu un regain de popularité pour ces films il y a quelque temps, mais on en produit à répétition depuis. L'engouement commence à s'estomper, les gens vont bientôt se lasser", prédit le président de l'APCCQ. |