FLAGS OF OUR FATHERSClint Eastwood: tenue de combatDaniel Rioux Le Journal de Montréal 14-10-2006 | 22h37
Eastwood, qui a gagné sa notoriété au petit écran dans la télésérie Rawhide (1959-1966), a conquis d’un coup le grand écran quand Sergio Leone lui a confié les principaux rôles dans ses westerns, les légendaires A Fistful of Dollars (1964), For a Few Dollars More (1965) et The Good, the Bad, and the Ugly (1966). Un demi-siècle et quelque chose comme 75 films plus tard, Clint Eastwood ne cesse de surprendre les cinéphiles, tant devant que derrière la caméra. Ces dernières années, l’acteur/réalisateur/producteur a porté à l’écran deux films qui ont ému les gens: Mystic River (2003) et Million Dollar Baby (2004). La seule concession qu’il consent à son âge vénérable, c’est la sensibilité… «Je recherche des histoires différentes qui m’intéressent plus qu’auparavant, tous les thèmes que je développe sont de nature plus sensible, confie Clint Eastwood. Quand j’étais plus jeune, j’aimais les films d’action, beaucoup d’action. Le temps a fait son oeuvre et maintenant, jem’ouvre à autre chose, à des idées qui correspondent davantage à l’âge que j’ai.» Les hauts et les bas de la célébrité… Dans son dernier film, le drame de guerre Mémoires de nos pères (Flags of our Fathers), Eastwood retourne plus de soixante ans en arrière et retrace la vie de jeunes Américains débarqués aux premières heures sur l’île stratégique d’Iwo Jima. Six d’entre eux sont dans sa mire: ils apparaissent, de dos, sur la plus célèbre photo de la guerre les montrant hissant le drapeau américain sur le plus haut sommet de l’île. Trois d’entre eux survivront et seront vite rapatriés pour les besoins de la propagande de guerre. Consacrés héros du jour au lendemain et trimballés d’un bout à l’autre du pays, ils écoperont de cette gloire éphémère. «Ils ne se voyaient pas comme des héros, ils se sentaient coupables d’avoir vu tomber tant de leurs compagnons et d’avoir laissé les autres combattre à Iwo Jima», explique Clint Eastwood. Ces Marines n’avaient pas vraiment eu le temps de vivre avant de partir en guerre. «Ils avaient 19 ou 20 ans, le plus âgé avait 26 ans et ils l’avaient surnommé le vieux. Il fallait que je raconte leur histoire. C’est pas juste un film de guerre, c’est une étude sur ces jeunes hommes, ceux qui ont payé de leur vie et ces trois survivants victimes de leur soudaine mais éphémère célébrité.» Parlons-en, de la célébrité… «Dans les années 1940, dit-il, les héros ne couraient pas les rues et la célébrité était un phénomène qu’on consacrait avec parcimonie. Le boxeur Joe Louis et le général George Patton avaient le statut de héros et Gary Cooper était l’un des rares acteurs ayant mérité la célébrité. Aujourd’hui, il y a tellement de stars qu’il faut devenir superstar pour éblouir les gens.» Et, avec un clin d’oeil coquin, Dirty Harry s’offre l’ironie d’une opinion personnelle. «Superstar ou…héritière? Mais je n’ai pas le nom de quelqu’un en particulier qui me vient à l’esprit.» Les paris sont ouverts, à gagner une nuitée au Hilton… En tenue de combat C’est en lisant un livre documentaire de James Bradley dont le père avait été l’un des trois Marines manipulés par Washington en 1945 que Clint Eastwood a trouvé la sensibilité et les émotions qui lui donnent la chair de poule. «Le père de James a emporté son secret dans sa tombe. Il a toujours refusé de parler de l’affaire du drapeau à son fils. À la mort de son père, le fils a découvert des documents et entrepris de retracer les familles des autres Marines afin de reconstituer le passé.» Un autre héros des temps modernes avait lu ce livre avant lui et acheté les droits: Steven Spielberg. «Je l’ai appelé pour lui dire que cette histoire m’intéressait et le scénario qu’il avait ne lui plaisait pas. Je lui ai suggéré de confier ça à Paul Haggis (Million Dollar Baby et Crash) et ça s’est joué là.» Deux années passent et Clint Eastwood se retrouve en tenue de combat avec près de 500 personnes, techniciens, acteurs et figurants, sur les plages d’Iwo Jima. «Ça ressemble à Iwo Jima, mais c’est sur une île en Islande qu’on a tourné le film, précise-t-il. Le Japon considère Iwo Jima comme une terre sacrée. C’est interdit d’accès, pas de touristes, rien. Douze mille des 20 000 Japonais qui ont péri là n’ont jamais été retrouvés, ni eu de sépulture.» Pour être honnête avec lui-même et avec l’Histoire, Clint Eastwood n’a pas réalisé un film sur Iwo Jima. Il en a tourné deux!Mémoires de nos pères est le reflet américain de cette bataille et Lettres d’Iwo Jima, qui sortira le 9 février 2007, donnera la version japonaise de la même histoire. «Après la défaite, le Japon, humilié, a évacué toute l’histoire faisant référence au conflit. Maintenant, ils manifestent une certaine curiosité, la nouvelle génération veut savoir. «Tout ce que je souhaite, dit Clint Eastwood, c’est de faire valoir que toutes ces vies sacrifiées ne l’ont pas été en vain. J’espère que les gens comprendront que pour les gens de cette génération, cette guerre était justifiée et nécessaire mais qu’aujourd’hui il est inopportun d’aller en guerre.» |