LE CINÉMA QUÉBÉCOIS VA BIEN
Quatre réalisateurs
Brigitte McCann
Le Journal de Montréal
22-07-2006 | 04h00
Victime de son succès, le cinéma québécois? Quatre réalisateurs analysent la situation.
FRANCIS LECLERC
FILMOGRAPHIE
- Mémoires affectives (2004), avec Roy Dupuis;
- Une jeune fille à la fenêtre (2001).
PROCHAIN FILM
Un été sans point ni coup sûr, refusé par Téléfilm Canada en juin.
SA VISION DU CINÉMA QUÉBÉCOIS
Les gens oublient que quand tu fais un film d’auteur comme Mémoires affectives, tu
paies pas loin de 100 personnes. C’est un revenu pour bien du monde. Au-delà de
ça, est-ce qu’il faut absolument qu’un film rapporte? Est-ce qu’on fait du cinéma
uniquement pour le divertissement, ou du cinéma pour de la culture?
Il faut arrêter de penser à l’argent tout le temps. C’est comme si t’avais une toile de
Picasso et que tu pensais aux gallons de peinture qu’elle a requis. Ici, on ne récompense que la cote d’écoute. Moi je pense que le cinéma, c’est davantage de la culture. Le dérapage, c’est de voir le cinéma comme Loto-Québec.
LES PROBLÈMES
Le gros problème, ce sont les enveloppes à la performance. Sur 20 millions, il y a 11
ou 12 millions qui sont déjà donnés. Il ne reste presque rien pour nous. On nous
coupe de moitié parce qu’on récompense Denise Robert et ceux qui font des films
commerciaux.
Nous, ça veut dire les films d’auteur, les films qui rapportent moins, moins populaires, moins écrits pour plaire. Il est scandaleux de récompenser toujours
ceux qui rapportent de l’argent. Le cinéma n’est pas qu’une machine à piastres.
Le danger, avec les enveloppes, c’est qu’on ne fasse à l’avenir que des films
commerciaux, qu’on n’ait plus d’identité.
LES SOLUTIONS
Qu’on enlève l’enveloppe! Qu’on mette plus d’argent dans le cinéma et qu’on arrête
de mettre 20 milliards dans l’armée canadienne pour aider George W. Bush.
Et puis, taxer les billets à l’entrée. Je pense que les gens sont prêts à payer 25 cents de plus par billet pour financer leur cinéma d’ici.
TÉLÉFILM CANADA
Ils ont 4 millions dans la cagnotte pour 33 projets. Pauvres eux autres! J’ai un projet qui a été refusé, mais ce n’est pas une raison pour les envoyer chier! Ils ont fait ce qu’ils pouvaient.
Je pense qu’ils accordent trop d’intérêt au scénario. Ils auraient lu des scénarios de films qui ont gagné des palmes d’or à Cannes qu’ils n’auraient jamais accepté.
Il n’y a pas de preuve qu’il y a un meilleur système. J’ai réussi à faire Mémoires affectives avec ce système-là. Je trouve que c’est un miracle. Mais j’ai été patient.
EFFETS DE LA CRISE
C’est pas l’année 2006 qui est menacée, c’est 2007. Quand on va avoir seulement le Denys Arcand, le Bernard Émond et le Stéphane Lafleur à se mettre sous la dent, on va faire: Ouain, y en a-tu d’autres?
C’est dommage.
Cette crise, c’est juste bon. On attend que ça pète depuis le début du système des enveloppes.
ÉRIK CANUEL
FILMOGRAPHIE:
- La Loi du cochon (2001)
- Nez rouge (2003)
- Le Dernier Tunnel (2004)
- Le Survenant (2005)
- Bon Cop, Bad Cop (2006)
PROCHAIN FILM:
Bon Cop, Bad Cop. Sortie en salle le 11 août.
SA VISION DU CINÉMA QUÉBÉCOIS:
Moi, je suis un amoureux du cinéma en général,
j’ai une grande estime pour tous les créateurs et
les auteurs. Mais je ne peux pas dire qu’il y a un
cinéma qui mérite sa place plus qu’un autre. Il y
a des bons et des mauvais films, autant dans le
cinéma commercial que dans le cinéma
d’auteur. Je crois en la diversité. Ce qui est sûr,
c’est qu’un bon film commercial qui attire
beaucoup de gens dans les salles aide à créer un
engouement pour le cinéma québécois, qui
peut ensuite aider des films d’auteurs à aller
chercher un plus grand public.
LES PROBLÈMES:
Le problème, ce n’est pas tant qu’ilmanque
d’argent qu’il y a de plus en plus de bons
créateurs et que le budget de Téléfilm n’a pas
augmenté. Je suis un grand pacifiste et quand je
vois que le gouvernement fédéral met
14 milliards de dollars dans l’armement, je ne
comprends pas…
Sinon, le problème du financement est multiple.
C’est aberrant, par exemple, qu’un producteur
récolte une enveloppe à la performance avec le
film d’un réalisateur et qu’il l’utilise pour le film
d’un autre réalisateur. Un producteur peut
développer cinq projets en même temps avec
une enveloppe,mais le réalisateur, lui, n’en
récolte rien.
LES SOLUTIONS:
Ce qui est sûr, c’est qu’il faut trouver des
solutions ensemble et non pas tirer la
couverture d’un bord et de l’autre, comme c’est
arrivé récemment dans les journaux.
Aller chercher de l’argent dans le privé,
pourquoi pas? Le cinéma peut rapporter
beaucoup. Chose certaine, les gros producteurs
ont assez de renommée pour aller chercher de
l’argent dans le privé.
Quant à une taxe sur les billets, çamarche en
Angleterre, pourquoi ça nemarcherait pas ici
aussi? Il y a quelques années, les Anglais
n’avaient pratiquement pas d’industrie
cinématographique. La taxe leur a permis de
développer des cinéastes de talent, qui ont fait
des films incroyables comme Sexy Beast ou
Gangster No 1.
Je pense que les deux gouvernements doivent
faire des efforts aussi. Il ne faut pas oublier qu’il y a
des milliers de personnes qui travaillent dans
l’industrie du cinéma. On donne des millions en
subventions à Bombardier, pourquoi ne pas en
donner plus au cinéma, si ça crée aussi de l’emploi?
EFFETS DE LA CRISE
Il faut regarder la situation d’unemanière
positive et arrêter de se bitcher les uns les
autres. Ça ne sert à rien. J’espère que cette
situation nous permettra de travailler tous
ensemble et de construire un cinéma sur des
bases plus solides.
LOUIS BÉLANGER
FILMOGRAPHIE:
- Post-Mortem (1999)
- Gaz Bar Blues (2003)
PROCHAIN FILM:
- Le Génie du crime (tourné récemment)
SA VISION DU CINÉMA QUÉBÉCOIS:
Je n’ai rien contre le fait qu’il y ait des grosses comédies commerciales qui permettent aux gens de s’éclater au cinéma. Au contraire, ça contribue à l’engouement pour le cinéma québécois. Par contre, il ne faut pas faire que cela.
Avec le système des
enveloppes à la performance, la tentation est grande pour les producteurs de faire des films à succès pour aller chercher l’argent des enveloppes.
Il ne faut pas oublier que le cinéma, c’est aussi ce qui s’en va dans les voûtes de la cinémathèque. Moi, j’ai énormément appris sur le Québec en regardant les films de Perreault, de Brault et de Jutra. Gaz Bar Blues, je l’ai un peu fait aussi pour les ti-culs dans 20 ans qui n’ont jamais vécu cette époque. C’est aussi ça, le cinéma. C’est pas juste pour faire des sous. On fait ça avec l’argent du monde, il faut donc lui laisser quelque chose.
LES PROBLÈMES:
C’est insultant qu’on reconnaisse la performance avant la qualité de l’oeuvre. Ce sont les producteurs et les distributeurs qui reçoivent l’argent des enveloppes. Ça, c’est une gifle extraordinaire aux créateurs, et puis ça donne du cinéma de production. C’est comme si les libraires décidaient de ce qu’on allait lire; ça n’a pas d’allure! On fait de l’art, c’est le septième art. Je sais que c’est une expression qu’on n’utilise plus, malheureusement.
Mais ce serait important que ce soit encore les cinéastes qui fassent du cinéma.
LES SOLUTIONS:
Il faut abolir le système de l’enveloppe à la performance! Je crois au mérite. Si tu écris un
bon scénario et que tu as une bonne équipe, une bonne distribution, des bons acteurs, tu
vas l’avoir, ta subvention. Avec les enveloppes à la performance, il y a beaucoup de projets bancals qui ont été produits ces derniers temps. Des films qui donnent l’impression d’avoir été écrits sur le coin d’une table et ça va se ressentir, à long terme.
Ce que les gens ne savent pas non plus, c’est que les enveloppes arrivent rarement à
compléter seules le financement d’un film. La plupart du temps, le producteur dépose aussi le projet au comité sélectif, ce qui fait qu’il y a de moins en moins de films qui se font et que le système est embourbé. Quand 30 projets sont soumis et que seulement trois obtiennent du financement, c’est qu’il y a un problème.
Sinon, je veux bien qu’on mette une taxe de, par exemple, 25 cents sur chaque billet vendu, ou de 10 cents sur chaque location de film. Ça rapporterait une belle cagnotte
pour le cinéma québécois. Ils le font en France et ça marche bien.
Ça prend plus de sous, aussi. Les budgets des films et les coûts de production ont gonflé de façon terrible. Je ne sais pas ce qui est arrivé. Le cachet des acteurs augmente, on tourne avec une plus grosse équipe. Tout le monde est passé à la banque. Là, si on veut recommencer à tourner,
il faudrait que tout le monde mette de l’eau dans son vin.
TÉLÉFILM CANADA:
Le cinéma est financé avec des deniers publics, l’argent des contribuables. On ne peut donc pas le donner à n’importe qui ou à n’importe quoi. Il faut qu’il y ait un certain contrôle. Et pour cela, il faut
accepter que des fonctionnaires gèrent ces fonds.
EFFETS DE LA CRISE:
Ce qui est dommage, c’est qu’on ait fait des pas de géant en cinq ans et que là, on ne puisse plus avancer. On a rallié 20% de notre auditoire. C’est mieux que l’Italie. Le Canada anglais n’a même pas 1% de son auditoire. Et là, tout d’un coup, c’est la foire, on s’entre-déchire dans les médias et on a l’air d’aller nulle part.
Il y a six ans, personne ne voulait aller voir de films québécois. Il faut continuer à faire des films
pour que les gens viennent les voir. Si l’an prochain, il y en a seulement cinq qui sortent et que là-dessus,
il y en a trois de mauvais, on perd notre élan.
JEAN-MARC VALLÉE
FILMOGRAPHIE
- Liste noire (1995)
- C.R.A.Z.Y. (2005)
PROCHAIN FILM
L’adaptation d’un roman français dont il garde le titre secret parce qu’il n’a pas encore acquis les droits.
SA VISION DU CINÉMA QUÉBÉCOIS
Ça prend de tout. C’est d’ailleurs ce qui est beau dans le cinéma québécois
depuis quelques années: il y a des films de tous les genres, qui rejoignent
tous les publics. Ça rend d’ailleurs beaucoup de gens jaloux à l’étranger. Je
me suis pas mal promené depuis un an et j’ai rencontré des cinéastes de
partout dans le monde qui enviaient la popularité de notre cinématographie. Alors, il faut conserver cette diversité.
Ce que je remarque aussi, c’est qu’on est de plus en plus des raconteurs d’histoires. Il y a encore des films plus politiques ou sociaux, on a encore
d’excellents documentaires, mais on est plus inventifs, plus éclatés et plus fantaisistes que jamais dans la fiction. On a su récemment faire des films de
fiction qui ont fait rêver les gens et qui leur ont donné le goût de sortir de chez eux et d’aller au cinéma.
LES PROBLÈMES
C’est simple: il n’y a pas assez d’argent pour satisfaire notre élan créatif. Les
32 projets soumis ce printemps totalisaient un budget de 52 M$ et Téléfilm
n’avait que 4 M$ à donner. Ça donne une idée…
Sinon, l’enveloppe à la performance, à la base, je n’ai rien contre ça, c’est juste
que dans la situation actuelle, avec le budget de Téléfilm, ce n’est pas l’idéal.
Et puis l’argent risque de se retrouver toujours dans les mains des mêmes
personnes. Je trouve ça scandaleux, par exemple, qu’un producteur hérite
d’une enveloppe grâce à un film réalisé par un réalisateur de métier et l’utilise
pour donner un budget de 6 M$ à une personne qui n’est pas cinéaste de
métier et qui n’a jamais réalisé un film.
LES SOLUTIONS
Il faut arrêter de se chamailler entre nous et s’asseoir tout le monde avec les
gens de Téléfilm, de la SODEC et, pourquoi pas, des gens du milieu des affaires. Si on pouvait trouver le moyen d’aller chercher de l’argent dans le
privé, ça aiderait beaucoup. Mais c’est sûr qu’on aura toujours besoin des
fonds publics de Téléfilm pour appuyer les projets moins commerciaux.
TÉLÉFILM CANADA
Je dois dire que j’ai toujours eu du bon feedback de l’équipe de création de Téléfilm. Ils font bien leur job. Leur problème en ce moment, c’est qu’ils manquent d’argent. Ils ont les mains liées. Ils doivent faire des choix déchirants.
EFFETS DE LA CRISE
Le cinéma québécois est en effervescence, il est beau, il va bien. C’est juste plate que ça arrive aujourd’hui. Maintenant, il faut qu’on se parle, tout le monde, pour faire avancer les choses. Le problème de financement actuel fait qu’il va peut-être y avoir moins de films à l’affiche l’année prochaine, mais je ne crois pas que le public va débarquer pour autant. Le cinéma québécois est trop bon en ce moment.