ENTREVUE / LE SECRET DE MA MÈREGhyslaine Côté: cinéaste polyvalente -Propos recueillis par Antoine Godin 04-07-2006 | 10h03
Entrevue / Le Secret de ma mère
Malgré l'amputation de 600 000 dollars subie à son budget, ce film de 5,5 millions de dollars distribué par Alliance Atlantis Vivafilm a tout de même droit à une campagne publicitaire d'envergure. Après le tapis rouge et la tournée des médias à Montréal, Ghyslaine Côté et une partie de l'équipe ont amorcé une tournée régionale pour continuer la promotion du film. C'est donc à Chicoutimi que je l'ai rencontré dans ce qui s'avérait ma première entrevue dans le milieu du cinéma. À l'instar de C.R.A.Z.Y., soulignons que Le Secret de ma mère a la particularité d'être un film d'auteur à gros budget (à titre de comparaison, celui de Maurice Richard était de 8 millions). L'univers qu'on y retrouve réfléchit donc des parcelles du vécu de Côté et ajoute cette touche personnelle d'authenticité attendrissante qui participera certainement au succès du film. La cinéaste travaillait depuis 1993 sur le scénario en exploitant l'idée «du regard d'une jeune femme sur ses parents qui se sont à la fois beaucoup aimés et déchirés». «J'ai écrit le premier jet puis j'ai laissé le scénario de côté. Au fil des années, j'ai vu la vie autrement et donc chaque fois que je repensais au scénario je me disais “Ah! ça, ça pourrait être différent, ça aussi, ça pourrait être différent“; les années ont continué de passer et j'ai fait Pin Pon le film, Elles étaient cinq et puis là je me suis dit “peut-être que je pourrais faire celui-là“, mais je le mettais encore de côté...»
«C'est mon chum qui m'a dit “Non, non Ghyslaine, ce film-là, tu y es rendu, fais-le“. J'étais rendu à penser à l'amour filial, à la solidarité filiale parce que les secrets de famille demeurent souvent cachés et, même si certains membres d'une famille ne se parlent plus et se chicanent, il reste tout de même une certaine solidarité.» «J'avais envie de parler de ce que je connais. Parler de la famille, ça fait toujours rire et ça fait toujours pleurer». Cette déclaration évoque cette phrase du film La famille de Scola, «À mettre ainsi bout à bout tout ce qui se passe dans une famille on ne sait pas s'il y a de quoi rire ou de quoi pleurer.» Il n'est donc pas étonnant que la réalisatrice le cite en référence cinématographique pour sa comédie dramatique. Ettore Scola l'a inspirée par ses nombreux personnages colorés, voire loufoques et Robert Altman par ses très nombreux personnages souvent suivis en plans-séquences. Dans un mot adressé à la presse, la réalisatrice précisait «Et j'aime des films comme Gosford Park de Robert Altman et Affreux, sales et méchants, d'Ettora Scola, parce qu'il y a beaucoup de personnages tous plus extravagants les uns que les autres». Dans sa façon d'aborder avec humour la vie et la mort, beaucoup de rapprochements peuvent d'ailleurs être établis avec le dernier Altman, A Prairie Home Companion, qu'elle a très hâte de voir lorsque la poussière de la promotion sera retombée. Prenant l'exemple d'un plan-séquence de type comédie musicale - plutôt original par rapport au reste de la mise en scène - où l'on voyait Blanche et Jos aménager chez ses parents, je lui ai demandé si c'était son idée. «Ah oui, tout à fait. Tout ce qu'il y a dans le film, ce sont mes idées. Parce que même si beaucoup d'idées viennent de Martin (Girard), à partir du moment où je les mets en image, ce sont mes idées. On a tellement discuté ensemble Martin et moi, on est tellement en symbiose quand on travaille que des fois on ne sait plus qui a dit quoi. Les dialogues sont complètement de Martin. C'est rare quelqu'un qui a autant de talent de dialoguiste.» «Pour en revenir au plan-séquence, Martin avait écrit les personnages de sorte qu'on dirait presque qu’ils vont se mettre à danser. C'est le fantasme de Jeanne. Il suggérait le genre Technicolor et moi j'ai pensé au plan-séquence, j'ai pensé à les faire bouger de cette façon là; ça devient donc une symbiose d'idées». Au fil de l'entrevue, je découvre que Ghyslaine Côté tire toutes les ficelles, du scénario à la mise en scène, et qu'elle disposait de plus d'une corde à son arc pour réaliser avec confiance son film d'auteur. Même son de cloche du côté de la direction artistique: «Ma première formation en est une de comédienne et même après avoir étudié en cinéma, j'ai continué à faire beaucoup d'ateliers, beaucoup d'années d'ateliers de jeu. J'ai étudié à New York et à Los Angeles, où j'ai développé une vision de l'intérieur du jeu; j'ai donc une grande complicité avec les actrices et les acteurs avec qui je travaille. Ils me font tous confiance et je le dis en étant vraiment certaine de mon coup. Je regarde alors ce qu'elles me donnent, ce qu'ils me donnent, et j'ajuste et je change complètement s'il y a lieu. Je leur fais tellement confiance, je les écoute tellement qu'ils finissent par me donner ce que je veux».
A-t-elle ainsi laissé beaucoup de liberté à son directeur de la photographie, Pierre Mignot, qui a une grande expérience dans son domaine (il a notamment travaillé sur Cruising Bar, Nô, Ma vie en cinémascope, C.R.A.Z.Y., Un dimanche à Kigali, etc.)? Pas tant que ça finalement. «J'ai fait tous mes découpages techniques, j'ai fait mes story-boards et j'ai montré mon story-board au complet à Pierre. Évidemment, on travaille en disant “Je pense que ça fonctionnerait mieux de telle ou telle façon“ ou “Wow!, ça c'est fantastique“, c'est sûr que c'est toujours un travail d'équipe. C'est lui qui est au cadre, c'est pas moi qui a l’œil dans le kodak [rires]». La faible représentation d'actrices vedettes dans Elles étaient cinq par rapport au nombre impressionnant présentes dans Le secret de ma mère s'explique par l'âge des personnages. «Dans Elles étaient cinq, j'avais besoin de filles qui pouvaient faire de 17 à 30 ans, donc c'est sûr qu'il y avait beaucoup de filles qui n'étaient pas connues dans celles que j'auditionnais. J'ai choisi les meilleures et la plupart d'entre elles n'étaient pas connues. Encore une fois, il faut le dire, à 17 ans c'est sûr qu'elles ne sont pas connues pour la plupart.» «Dans ce cas-ci, les premiers rôles étaient des rôles de femmes assez âgées, donc c'est sûr que quand on va chercher des actrices d'un certain âge, elles sont connues, elles sont des vedettes. Ginette Reno pour moi c'est une grande artiste, c'est une grande chanteuse, c'est une grande actrice. Ginette peint aussi, elle a beaucoup d'idées de scénario, c'est vraiment une artiste au sens large, et puis j'avais beaucoup aimé ce qu'elle faisait dans Laura Cadieux ou dans Mambo Italiano?. C'était pas d'avoir des vedettes, mais d'avoir les actrices qui correspondaient aux rôles. Comme Céline Bonnier, ça fait des années que je veux travailler avec Céline, pas parce que c'est une vedette, mais parce qu'elle est bonne!» Si Ghyslaine Côté passe de la tragédie, comme elle qualifie elle-même Elles étaient cinq, à la comédie dramatique, ce n'est pas uniquement parce que le sujet s'y prêtait. «Le film suivant ne ressemblera pas non plus, en terme de genre, au film Le Secret de ma mère. Je n'ai pas envie de faire les mêmes choses. Je n'ai pas envie d'être étiquetée. Peu importe ce que je vais faire, peut-être qu'on va me mettre des étiquettes, mais moi je n'aime pas faire les mêmes choses. J'avais vraiment le goût de rire, de légèreté après Elles étaient cinq, tout en ayant de la profondeur parce que je pense que Le Secret de ma mère transporte de grandes valeurs aussi. Et pour le prochain, je vais peut-être même m'en aller dans le musical, mais tu sais, je ne veux pas faire les mêmes choses». À défaut de savoir ce que la cinéaste nous réserve comme genre pour son prochain film, nous en connaissons déjà le sujet. «C'est Ginette Reno qui nous est arrivé avec l’idée qu'elle voulait faire un film sur sa vie. Elle nous a raconté comment elle voulait le faire, c'était quoi l'histoire et la façon dont elle voulait la raconter. Remstar (la maison de production) est intéressée. Évidemment, tout se transforme avec l'écriture. Martin (Girard) est en train d'écrire un scénario. C'est bien parti.» «Ça serait le prochain projet parce que c'est ce qu'on va déposer en novembre. Mais c'est sûr que j'ai d'autres idées et Martin aussi, mais on est vraiment une équipe, qui inclut Remstar aussi, soit Maxime Rémillard et André Rouleau, les producteurs de chez Remstar». |