FRANCO NUOVOLa crise...Le Journal de Montréal 17-06-2006 | 10h44
Même malgré toute la reconnaissance internationale, les prix dans les festivals et son Oscar, Denys Arcand n'a pas reçu un financement suffisant de Téléfilm Canada pour son prochain long métrage, L'ge des ténèbres. D'autres projets, eux, ont carrément essuyé le refus, celui de Lepage, de Binamé, de Francis Leclerc, de Robert Morin, entre autres... Et un seul autre film, Contre toute espérance, de Bernard Émond (La Neuvaine), doté d'un budget de plus de 2 millions, a été approuvé par Téléfilm.
Téléfilm, qui arrive à la fin de son fonds de 100 millions pour le long métrage, ne disposait plus, dans cet exercice, que de 5 millions à offrir pour une trentaine de projets déposés. Évidemment, certains ont frappé un mur. Décevant, sûr.
Évidemment aussi que la situation pour l'industrie québécoise est inquiétante, mais elle n'est pas aussi simple que dans le portrait brossé par Denise Robert, qui est certainement par ailleurs le meilleur porte-parole que peut souhaiter le milieu.
Il est évident que le cinéma québécois est victime du succès qu'il a connu au cours des dernières années; d'où davantage de bons scénarios, davantage de bons cinéastes, plus de public, plus de demandes de financement; d'où engorgement... Comme dans cette vieille pub de saucisses: «Plus de gens en mangent parce qu'elles sont plus fraîches...» Ajoutons à cela que l'année est particulièrement faste.
Arcand, donc! Non, il n'a pas obtenu la totalité du financement, mais il dispose quand même de 7 des 9 millions nécessaires à la production. Les Invasions barbares ont été un film aux retombées économiques importantes. La productrice a eu droit à une enveloppe à la performance de plusieurs millions. Elle a utilisé, ce qui est tout à son honneur, cette enveloppe pour la réinjecter dans d'autres longs métrages plus difficiles. Et elle a présenté le projet de L'âge des ténèbres au comité de sélection de Téléfilm, pensant probablement, à tort, qu'on ne pourrait dire non à Arcand. Reste que si le discours de Denise Robert et celui des producteurs sur le manque de fonds est légitime, l'injustice est moins grande pour le réalisateur des Invasions que pour tous les autres qui n'ont pas vu l'ombre d'un sou. D'autant plus que madame Robert, avec sa feuille de route, ne devrait pas avoir trop de difficultés à dénicher les deux millions qui lui manquent.
Cela dit, les autres? Et cette industrie florissante? Eh! bien, ils sont dans le trouble. Parce que c'est vrai que le cinéma manque d'argent. Mais la situation est complexe. Si la ministre du Patrimoine, Bev Oda, qui se fait plutôt discrète, entend le cri des producteurs québécois qui réclament 20 millions d'urgence pour le cinéma québécois, elle ne peut faire fi de la règle nationale du un tiers (pour le Québec)/deux tiers (pour le reste du Canada) en matière de financement public.
Compte tenu que le cinéma ne semble pas être une des priorités du gouvernement Harper, il serait étonnant que madame Oda soit réceptive à la demande. Enfin, en 2007, l'heure sera venue pour Ottawa de reconduire le fonds de 100 millions pour le long métrage. Or, un autre fonds de 100 millions pour la télévision appuyé, lui, de 100 millions provenant du privé, arrive aussi à terme. Si le gouvernement avec sa politique conservatrice doit augmenter une des deux banques, je suis prêt à parier ma chemise qu'il optera pour celle destinée à la télédiffusion.
Il est dommage que l'élan créatif des cinéastes québécois soit étouffé par un manque de sous. Mais je ne crois pas que dans les circonstances actuelles, c'est sur le sort de Denys Arcand qu'il faille pleurer. Il est, je le répète, «finançable». N'oublions jamais que les producteurs de films sont des administrateurs de fonds publics. La situation est donc beaucoup plus inquiétante pour la diversité de notre cinéma, pour tout ce cinéma qui compte sur la mission d'équilibre des Sociétés publiques de financement pour exister.
L'État devrait réaliser que notre industrie cinématographique engendre des retombées et que plutôt que de la négliger, au stade où elle en est, il devrait s'atteler à la soutenir.
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