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Canoë rencontre  - Le devoir de mémoire selon Catherine Martin
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La réalisatrice Catherine Martin

CANOË RENCONTRE

Le devoir de mémoire selon Catherine Martin

Entrevue réalisée par Martin Morin
15-03-2007 | 16h09
C'est avec beaucoup de plaisir que nous avons récemment rencontré la cinéaste Catherine Martin. Auteure de documentaires et de deux films de fiction, elle aspire à donner au cinéma d'ici le temps de contempler et d'être contemplé. Pari audacieux, mais réussi. Elle nous a parlé de sa vision du cinéma, des difficultés pour les auteurs de se faire entendre - et voir - et de la grande satisfaction qu'elle éprouve, à juste titre, pour son plus récent documentaire L'esprit des lieux, qui prend l'affiche le 16 mars.

Comment a été reçu votre dernier film de fiction, Dans les villes?

Dans les journaux en général, très bien. J’ai reçu des commentaires de gens que je ne connais pas, qui me sont arrivés par le biais, qui étaient vraiment bouleversants. Des gens proches de moi qui n’aiment pas nécessairement à priori ce type de film-là, ont profondément été touchés. Ce que je trouve dommage, c’est qu’on ne lui donne pas beaucoup de chance de rejoindre son public. On est toujours relégué en marge de quelque chose alors qu’on a une place. On a un public, mais il faut le rejoindre; ça demande un effort supplémentaire.

J’ai le sentiment qu’on pense que le public qui peut être rejoint par un film comme le mien est négligeable, alors que ce n’est pas vrai. Il n’y a pas un seul public qui est négligeable. Il faut respecter les spectateurs, ne pas les prendre pour des imbéciles. Malheureusement, on est dans un monde en ce moment de violence économique (selon les mots de la cinéaste Pascale Ferran, tenus lors de la cérémonie des Césars en 2007. À ce sujet, voir l'article paru dans Le Monde). Elle décrit très bien ce qui se passe en France, ici et ailleurs.

Quand on travaille en respectant la sensibilité du spectateur, on se respecte aussi soi-même en termes de comment on envisage l’art cinématographique. Pour moi, c’est important de garder cette capacité du cinéma d’être aussi un art. Je suis allée voir un très beau spectacle de danse de Ginette Laurin, et la salle était pleine. Je me disais, comment ça se fait que nous, quand on fait un film qui s’adresse à ce public-là en quelque sorte, à un public ouvert et curieux, on n'arrive pas à les convaincre que le cinéma c’est peut-être aussi un art au même titre que la danse, le théâtre ou la musique. Je suis consciente que je n’ai pas fait un blockbuster, bien sûr, mais c’est un film qui est très simple, qui parle directement aux êtres. Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas être entendue.

Pour votre documentaire L'esprit des lieux, qu’est-ce qui vous a amené à réinterpréter à votre façon l’oeuvre du photographe Gabor Szilasi?

Je connais ce photographe depuis longtemps. Il était mon professeur à Concordia au début des années 1980 en photo; j’ai fait un majeur en cinéma et un mineur en photo à l’université. Je connaissais son travail mais CE travail-là je ne le connaissais pas. Je l’ai vu dans la rétrospective de son oeuvre qu’il y a eue au Musée des Beaux-Arts en 1997. On s’est mis à feuilleter son catalogue puis il s’est mis à me raconter comment il avait fait certaines photos. Et je trouvais que c’était intéressant. C’est lui qui m’a dit «j’aimerais ça retourner à l’Île-aux-Coudres entre autres, pour revoir les gens». Ça m’a donné l’envie de faire un film autour de ces photographies-là pour finalement aboutir à ce projet.

J’avais envie de faire quelque chose avec lui, autour de ses photos. Je trouvais que ça venait rejoindre mes propres préoccupations dans mon travail documentaire qui est d’évoquer un peu la disparition des choses, le passage du temps. C’est le troisième film que je fais là-dessus; Les Dames du 9e (1998), Océan (2002) et celui-là. Mais avec celui-ci, je suis allée un cran plus loin. Les autres tournaient autour de l’héritage de la mémoire, mais lui y va vraiment au coeur. En se servant des photos au fond comme une sorte de prétexte. C’est quelque chose qui me préoccupe et qui finalement s’est avéré – dans les trois films documentaires que j’ai faits – être au centre, peut-être parce que pour moi le cinéma, curieusement, c’est une façon d’évoquer les choses qui ne sont plus là.

Mais pas dans le sens de «souvenir», parce que les photographies d’un paysage, si on ne sait pas qu’il y a eu quelque chose avant, on le prend comme un paysage. Tandis qu’au cinéma on peut, par la mise en scène, faire comprendre que ce paysage-là a été habité par un passé, par quelque chose.

J’avais découvert ce pouvoir-là du cinéma quand j’ai vu le film Shoah de Claude Lanzmann, un film qui dure neuf heures. Sa démarche était rigoureuse et très précise. Il voulait recueillir les témoignages des derniers survivants de l’holocauste. Il a utilisé le cinéma pour son pouvoir d’évocation. Il n’y a aucune archive dans ce film-là. Alors on a le pouvoir de la parole, bien sûr, mais la parole qui est menée par une mise en scène cinématographique. Il y avait cette capacité du cinéma d’arriver à dire ça par le biais de l’image.

Et les photos, je réalise que dans mes films documentaires puis même dans mon dernier film de fiction (le très beau Dans les villes), il y a toujours un lien avec la photographie. Même dans un autre film que j’ai fait qui s’appelle Nuits d’Afrique (1990), il y avait des cartes postales et des photos.

Est-ce que ce troisième film boucle cette thématique?

J’ai le sentiment que oui. Je n’ai pas d’autre projet documentaire pour l’instant. Je ne fais pas des films sur des sujets. Cette préoccupation est toujours présente, mais j’ai moins envie de l’exprimer maintenant dans un film documentaire. Ce n’est pas vers ça que j’ai envie d’aller si je refais un documentaire.

Quelle est votre vision du cinéma grand public, celui qui fait courir les foules?

Ces films font partie d'un ensemble, d'une diversité. Ils sont plutôt des «films obligatoires» - selon une formule utilisée par Alain Bergala dans son livre L'hypothèse cinéma. Ils sont sans doute inévitables! Remarquez que je n'ai rien contre, a priori. Cependant, dans une cinématographie nationale comme la nôtre, il me semble qu'il y en a un peu trop et que les autres films, ceux qui sont vraiment nés d'une nécessité intérieure, se retrouvent parfois dans une sorte de marge alors qu'ils mériteraient probablement mieux.

La directrice du Festival international de films pour enfants de Montréal, Jo-Anne Blouin nous disait récemment qu’il faut éduquer le jeune spectateur.

Ça fait 10 ans que je dis ça: il faut former les spectateurs. Il y a une tendance à penser que tout le monde peut devenir cinéaste. Ce n’est pas vrai. Cinéaste c’est un métier, c’est aussi avoir quelque chose à dire. C’est très très difficile. Ça demande beaucoup de persévérance mais en même temps, on est privilégié de faire ça. Si on ne forme pas des spectateurs, nous en tout cas on est en train de perdre notre public. Mais il ne faut pas former les spectateurs n’importe comment. L’art du cinéma, ce n’est pas seulement le cinéma américain ou hollywoodien. On est écrasé par la culture américaine. Les jeunes sont sollicités de toutes parts en ce moment; internet, jeux vidéo.... Dans la confusion de l’image, on ne leur a pas appris à voir. À l’époque on allait voir le dernier Fellini, et les salles étaient pleines. Mais maintenant…

C’est une nécessité de faire ce que l’on fait. Moi je ne le ferais pas si je n'en ressentais pas la nécessité. Ce n’est pas glamour, c’est de l’ouvrage. Mais c’est le «fun» aussi, bien sûr!

Revenons à L'esprit des lieux.

Le film est la façon la plus juste que j’ai trouvée pour rendre à la fois hommage aux photographies de Gabor, et d’avoir un regard sur le présent. C’est vraiment extraordinaire parce que tous les gens que nous avons rencontrés pendant la recherche étaient généreux, et j’irais même jusqu’à dire qu’ils étaient préoccupés par les mêmes choses que moi. Je me rendais compte qu’ils devenaient des espèces de courroies de transmission de ce que je cherchais à dire. Parce qu’au fond ils étaient préoccupés par la même chose: le monde change, et pas nécessairement pour le mieux. Mais en même temps on n’y peut rien, les changements sont là. J’ai tendance à être résistante au changement, mais la réflexion que j’ai faite pour ce film-là, les raisons pour lesquelles je le faisais c’était vraiment pour ça; on a au Québec un devoir de mémoire à faire.

On doit se souvenir d’où on vient, qui on est, pour pouvoir se propulser vers l’avenir. C’est pour ça que la citation de Gaston Miron est placée à la fin du film. Qu’on réfléchisse à l’importance de ce qu’on a laissé un peu tomber, nos traditions paysannes, la culture traditionnelle qui n’est pas à mettre aux poubelles. Il y a eu toute une mode dans les années 1970 où on revenait à ça. Puis 35 ans plus tard, la mode est passée mais il y a des gens qui reviennent à certaines choses traditionnelles; la musique, les contes. Donc on n'est jamais loin d’avoir envie de s’y replonger. Mais il faut s’enlever de l’idée que c’est juste du folklore. C’est beaucoup plus profond que ça. Donc on perd quelque chose. Mais qu’est-ce qu’on perd? Quand on perd quelque chose, il faut réfléchir à ce qu’on a perdu.

Certains pourraient parler de nostalgie.

Ça me dérange ce terme-là. Je n’ai pas fait ça par nostalgie, c’est un monde que je n’ai pas connu. Les gens y font de petites choses, il n’y a pas de grandes déclarations. Il n’y a pas de grands discours, ce sont de petites choses de la vie quotidienne qui résonnent; les rituels de la vie quotidienne. Il faut savoir qui nous sommes et où on s’en va. Qui on a été. Les origines, quoi! Pour moi, ce n’est pas de la nostalgie ça. C’est sûr qu’il y a peut-être un peu de mélancolie.

On est dans le souvenir c’est vrai, et le souvenir peut amener une certaine forme de nostalgie. Je ne suis pas nostalgique de ce temps-là car c’est un temps qui était très dur. Les gens ne sont pas nostalgiques non plus. C’était très dur. Je pense que c’est de voir le monde, la famille, le sens de la communauté qui s’effrite… Il y a un monde qui est en train de s’effriter, celui qui faisait en sorte qu’on était réunis.

Y aurait-il plus de solitude en ville?

Je ne sais pas jusqu’à quel point. J’ai observé que dans le monde rural, les gens vont être plus solidaires, mais ils ressentent une grande solitude parce que les choses ont changé. Les gens vieillissent et ils sont souvent seuls, mais moins peut-être qu’en ville.

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