APRÈS LA GRANDE SÉDUCTIONKen Scott analyse la vengeanceEntrevue réalisée par Antoine Godin 13-11-2006 | 08h13
Canoë: D'où vous est venue cette idée de scénario et pourquoi avoir choisi la comédie noire? Ken Scott: Au départ, j'avais envie de faire ça autour du thème de la vengeance et je trouvais le thème excitant, car c'est un tabou aujourd'hui. On ne dit pas «je me vengerais bien de telle personne, de telle façon». Ce n'est pas quelque chose qu'on s'avoue entre amis et pourtant, tout le monde a sa petite liste. À force de parler avec des gens, je voyais qu'il y avait vraiment une réaction viscérale par rapport à ce thème-là. Le meilleur genre pour explorer ça, c'est la comédie noire. C'est un genre que j'aime particulièrement. Un peu de la même façon que j'avais travaillé avec La Grande séduction, qui était un regard sur les mécanismes de la séduction, il s'agit là d'un regard sur les mécanismes de la vengeance. Pourquoi l'avoir proposé à Jean-François Pouliot? Jean-François Pouliot n'avait jamais fait de long métrage, mais il avait fait tous les Monsieur B. Alors je l'ai rencontré et le déclic s'est fait tout de suite. On a travaillé sur La Grande séduction et ça a bien fonctionné. Après La Grande séduction, on voulait retravailler ensemble, sans qu'il y ait d'obligation. On ne voulait pas qu'il réalise mon prochain scénario par amitié ou parce qu'on avait eu du plaisir à travailler ensemble. Je voulais vraiment suivre les étapes, parce que dans le cas de La Grande séduction, il a accepté de le réaliser suite à la lecture du scénario. Alors je voulais faire la même chose avec Guide. J'ai donc écrit Le Guide de la petite vengeance et je le lui ai remis. Ensuite, c'est vraiment en lisant le scénario qu'il a décidé qu'on travaillerait ensemble. Je pense que c'est le modus operandi qu'on s'est donné: on a des projets, on veut travailler ensemble, mais il ne faut pas que ce soit forcé. Il faut que ce soit un désir commun de travailler sur un projet précis. Des quatre scénarios que vous avez écrits pour le grand écran, diriez-vous que celui du Guide est le plus près de vos préoccupations, de votre univers? C'est le genre de question que je ne me pose pas trop, d'essayer d'analyser ce que je suis en train de faire. J'essaie tout simplement d'écrire des films que j'aimerais voir à l'écran. Je pense que les quatre films que j'ai écrits me ressemblent à quelque part. C'est un film dont je suis très fier. Alors je ne sais pas. Ce sera aux autres d'analyser ça? Oui, oui, oui. Ces dernières années, le thème de la paternité est devenu très à la mode chez les cinéastes. Tout récemment, on pense ici à Congorama de Falardeau et Le Génie du crime de Bélanger, et maintenant vous aussi avec Guide. D'après vous, à quoi est dû ce phénomène et pourquoi avoir abordé ce sujet? Je n'ai pas l'impression que c'est un thème dans le film ou je dirais plutôt que je ne me suis pas rendu compte que c'en était un. Il est arrivé un moment où moi et Jean-François on s'est dit: «Ouin, ça a pris une importance et il y a une signification là qui est plus grande que ce que je croyais». Ce n'est pas quelque chose que j'ai nécessairement voulu. Je ne sais pas… Effectivement, dans le cinéma québécois en particulier, il y a eu beaucoup de films sur la relation père-fils, et des bons. On peut retourner jusqu'à Un zoo la nuit, un des bons films québécois. Je n'ai pas l'impression que c'est un grand thème dans le film, mais c'est un thème et c'est devenu plus grand que je le croyais.
Quelles sont vos influences? Qu'est-ce qui vous inspire pour le genre de dialogues et d'action? Pour ce film-là, il n'y avait pas d'influences particulières. Mais j'aime aller au cinéma, alors j'aime aller voir toutes sortes de films. Par exemple, des films de Charlie Kaufman, qui a fait Being John Malkovich et Adaptation. C'est un des bons scénaristes qui travaille très bien. Mais je peux aussi beaucoup aimer Francis Veber, qui a écrit Dîner de cons, un film pour moi d'une efficacité incroyable. Je peux aimer David Lynch aussi, alors ça va un peu dans tous les sens. Qu'est-ce qui est le plus difficile dans le processus d'écriture? Puisque c'est un processus de longue haleine, c'est de ne pas perdre son focus. En cours de route, on rencontre plein d'obstacles qui exigent de se réajuster à des réalités, à des contraintes budgétaires ou autres. La scénarisation, c'est pas comme écrire un roman, où tu peux faire débarquer 15 000 soldats sans problème. Si tu écris ça dans un scénario, tu vas avoir un coup de fil du producteur qui voudra en discuter. Tu écris quelque chose et après ça, il y a une réalité, il y a des jours de tournage, etc. Le plus difficile, c'est de faire ces ajustements-là sans perdre l'essence, sans perdre l'idée de départ, mais de les faire aussi, ces ajustements. Franchir ces obstacles en gardant l'esprit qui était là au départ, c'est ça le défi, dans le fond. Quelle est votre vision du cinéma québécois, comme créateur? C'est excitant en ce moment, parce que les spectateurs ont envie de voir du cinéma québécois. On a l'impression qu'on peut leur proposer de nouvelles choses, qu'ils sont là et qu'ils attendent. L'opinion des gens a beaucoup changé en 10 ans par rapport au cinéma québécois. Avant, - même s'il y avait de bons films qui se faisaient - les gens avaient l'impression que le cinéma québécois, c'était toujours du cinéma pessimiste, noir, et que les films étaient toujours dans le même genre. Maintenant, le public ne sait même pas quel sera le prochain film québécois, qu'il a déjà envie d'aller le voir. En tant que créateur, on se dit: «Eh bien, proposons de nouvelles choses». |