L'âge des ténèbres

Notre critique - L'âge des ténèbres

vu et commenté par Antoine Godin

Dernière mise à jour: 04-12-2008 | 16h09

En revenant sur le dernier film de Denys Arcand, L’Âge des ténèbres, il est difficile de ne pas relever au passage les critiques incendiaires des zoïles français. Servons-nous en comme tremplin.

Arcand a raison. Quand on relit quelques extraits de critiques françaises sur Les Invasions Barbares, ce sont à peu près les mêmes sources qui reviennent à la charge contre L’Âge des ténèbres, avec encore plus de véhémence. De mémoire, cependant, Les Invasions barbares fit ses débuts en salles au Québec avant la France et les médias d’ici donnèrent donc moins d’importance à l’époque à une critique française postérieure. Cette fois, au contraire, le film sort sur nos écrans en décembre, bien après son passage à Cannes en mai dernier.

Ceci dit, outre les propos vitrioliques dont les experts français aiment bien asperger ceux qu’ils honnissent, ces critiques n’ont pas entièrement tort pour autant sur le fond. Reprenons quelques extraits de divers magazines sur Les Invasions barbares:

Les Cahiers du Cinéma «Tout le film barbote dans une logorrhée nauséeuse et pourtant Arcand est incapable de filmer une conversation, ni entière ni morcelée ; Ses minuscules préoccupations de cinéma sont pragmatiques : il s’agit, au moyen de dialogues surécrits et d’une grammaire simpliste (…), de réaffirmer qu’une parole libre (…) est le privilège exclusif d’un petit clan de jouisseurs.»

Le Monde «Son film offre peu à voir, sa grammaire est celle du champ-contrechamp, ses comédiens jouent de manière exagérée, les dialogues sonnent faux, entre sentences pompeuses sur l'état de notre civilisation et répliques ordonnées où domine le culte du bon mot.»

Chronic’art «Ces vieillards quinquagénaires font pitié, et comme Arcand n'a même pas le talent de les filmer correctement (la mise en scène, d'une indicible indigence, est aussi glauque que l'humanisme de crapaud qu'elle sert), il n'émane de cette "palme du cœur" écœurante qu'une rance odeur d'hôpital et de mort.»

Au moment de sa sortie, je suis allé voir Les Invasions plusieurs fois au cinéma et j’ai été chaque fois très touché. Avec le recul, j’éprouve un grand respect pour le film, même si son aura a quelque peu pâli. Si je ne partage donc pas le dégoût qui transpire de ces trois critiques, je ne peux nier qu’aux plans de la mise en scène, de la technique et même du jeu des acteurs, Arcand effectue assez peu de recherche. Si je me souviens bien, à la sortie des Invasions, le Libération comparait l’utilisation médiocre de la caméra par Arcand à celle, géniale, de Gus Van Sant. Et ce n’est pas impertinent. Qu’on pense aux films de Van Sant, Lars Von Trier, Aki Kaurismaki, Emir Kusturica et tant d’autres; on se rend tout de suite compte que Arcand est un «ultraconventionnel», pour reprendre les Inrockuptibles.

Le talent et la quête de Arcand se trouvent ailleurs. C’est par un style incisif et le regard cynique et humoristique qu’il porte sur la société que le cinéaste intellectuel a fait sa marque. L’Âge des ténèbres ne fait pas exception dans la filmographie de l’auteur. Si aucune révolution ne vient bousculer l’esthétique ordinaire du cinéaste, le cynisme comico-ténébreux se fait quant à lui plus présent que jamais.

La plus grande force du film réside dans l’interprétation juste de Marc Labrèche en fonctionnaire banlieusard complètement désabusé. Vient ensuite la parodie truculente de la bureaucratie étatique en processus de réaménagement dans le Stade olympique ainsi que le regard acerbe posé sur le cirque médiatique, la société de consommation et le manque absolu de communication dans un monde de… communication. Sans compter ce magnifique moment fantasmagorique au cœur d’une société médiévale, qui prouve que Arcand est capable de mise en scène remarquable.

Malgré ces quelques qualités, L’Âge des ténèbres apparaît dans l’ensemble comme une oeuvre moins finie et moins puissante que Le Déclin de l’empire américain ou Les Invasions.

Moins finie, parce que la structure du film et la nature des personnages forcent une distension dans la progression de l’histoire. Jean-Marc Leblanc (Labrèche) fuit sa réalité en se perdant continuellement dans des rêves habités de déesses érotiques qui l’adulent. Ces digressions en parallèle à sa vie morne en entravent le récit. Les rêves sont chaque fois présentés comme des apartés, des moments distincts où la réalité se trouvent comme suspendue. De ce fait, d’une part, on ne s’attache nullement aux personnages oniriques irréels et, d’autre part, ces rêves n’appuient en rien le propos du film. À moins que les rêves constituent le propos ? On attend toujours de voir «ce qui va se passer». De retour dans la réalité, tout stagne, ne laissant rien au spectateur auquel s’attacher, tout étant froid et abject, en commençant par la famille de Leblanc.

Jean-Marc Leblanc habite un quartier de banlieue anonyme, cossu mais sans éclat, avec sa femme Sylvie Cormier-LeBlanc - Sylvie Léonard en agente immobilière prospère - et leurs deux adolescentes. Carriériste jusqu’à la moelle en plus d’être chiante, Sylvie travaille jour et nuit, le casque téléphonique vissé sur la tête. En pleine crise, les adolescentes du couple méprisent tout et ne se nourrissent que de technologie. Leblanc ne parvient plus à communiquer avec son épouse, ses enfants ou avec lui-même.

Moins puissante, justement parce que Arcand méprise excessivement tout ce qu’il critique, ce qui m’aurait fait crier le premier au génie, il n’y a pas si longtemps. Mais avec le temps et l’expérience, on se rend compte que le cynisme désabusé n’a rien des qualités persuasives d’une critique équilibrée, nuancée, c’est-à-dire une perspective qui laisse place à un certain optimisme ou à une quelconque forme de bouée affective. Souvenez-vous, dans Le Déclin et Les Invasions: malgré le cynisme des personnages blessés, l’amitié était encore présente. Ici, Arcand ne laisse aucune porte ouverte. Tout est présenté sous son jour le plus vil: la famille, la jeunesse, la banlieue, le fonctionnariat, la technologie, les médias et j’en passe. En plus de ne pas se mériter le respect des siens, Leblanc ne se témoigne lui-même aucun respect. Que reste-t-il? Pourquoi ne montrer que de la mésestimation?

Le monde pourri qui nous est représenté est trop noir, ridicule et grotesque pour constituer à lui seul une critique valide. Arcand se fait ni plus ni moins sophiste en convainquant le spectateur d’adhérer à une projection faussée de la réalité, élaborée à partir de prémisses vraies. À ceux qui reprocheront l’importance exagérée accordée à une histoire qui se veut isolée, qu’on ne peut donc considérer comme une critique de la société, il importe de souligner à quel point une telle vision du septième art peut être erronée, voire hypocrite. Le cinéma est après tout un creuset où chaque histoire constitue une allégorie chargée de symboles qui reflètent les idées et les sentiments de ses créateurs.

On doit constater avec tristesse l’absence de tout optimisme chez Arcand, qui ne nous transmet désormais que son ressentiment. Même la chute du film ne mène nul part. Après avoir évité presque toute confrontation et toute crise – ou résolution de crise -, Marc-André Leblanc trouve refuge à la maison de campagne de son défunt père. Là, il fait la paix avec lui-même et remercie ses nymphes. Il pèle des fruits. Qu’a-t-il devant lui? Et nous, qu’avons-nous devant nous?


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