NOTRE CRITIQUELe Dernier train-Vu et commenté par Antoine Godin 20-11-2009 | 09h50
C’est que chaque année, 130 millions de travailleurs migratoires quittent un quartier industriel pour se rendre dans leur village d’origine afin d’y célébrer le Nouvel an en famille. Par le documentaire Le Dernier train, le réalisateur canadien d’origine chinoise a voulu donner un visage à cette foule anonyme, à ces statistiques à la fois uniques et ahurissantes. De cette gare fourmillante, nous nous retrouvons dans une usine textile à Guangzhou, dans la province de GuangDong. Travailleurs de tout âge affairés devant la machine hypnotique, tissus, vêtements, bébés endormis sur la table, éclairage au fluorescent, murs sans fenêtre, nous voilà plongés dans le quotidien de millions de travailleurs chinois, migrants ou non. Jusque-là, aucune question, aucun dialogue, aucune narration ne viennent interrompre la force éloquente des images. Ce désir d’effacement de la part de Lixin Fan est omniprésent dans le film. Il n’y a aucune narration et jamais l’équipe de tournage ne pose de question directe. Les membres de la famille ne s’adressent pas directement à la caméra, ils se parlent plutôt entre eux ou alors parlent en direction hors champ, parfois comme dans une sorte de soliloque.
Le Dernier train
Cela n’empêche pas de sentir la mise en scène. Par exemple, lorsque le couple discute au lit le soir, il n’ignore pas la présence de la caméra. Par ce double jeu, présence connue de la caméra (du public comme de la famille), mais tournage en retrait qui évite les contacts directs, Lixin Fan a réussi à provoquer des moments forts. Tous ceux qui verront le film remarqueront ce moment très (trop?) intime où l’adolescente se révolte ouvertement contre l’autorité parentale. Cet épisode intense révèle malheureusement une situation explosive de la Chine actuelle, la cassure violente qui se dessine entre la génération des parents et celle des jeunes. C’est là tout le sujet du film. «Quand nous sommes à la maison, nous ne savons pas quoi dire aux enfants», déplore la mère. Dans cette vie abrutissante de travail, les parents n’ont rien à penser et plus rien à partager. Ils se sont sacrifiés pour que leurs enfants ne vivent pas la même misère qu’eux dans leur jeunesse. De leur côté, les enfants souffrent de l’absence des parents et portent le poids de la réussite scolaire. Poids d’autant plus difficile à supporter que les places sont extrêmement limitées aux études supérieures, créant ainsi une compétition proportionnellement insupportable entre les étudiants. D’autre part, les valeurs de la société de consommation prennent rapidement le pas sur les valeurs traditionnelles de sacrifice, d’économie et de labeur. Les jeunes sont très vite tentés d’abandonner ces impossibles études pour suivre les traces de leurs parents dans une usine, mais pour d’autres raisons. Petit salaire d’un emploi sans avenir, certes, mais qui leur permet d’acheter rapidement un jean et un cellulaire et de sortir dans les boîtes de nuit. Et ce village pittoresque, où l’on ressent dans chaque pierre les traces du passé, pourquoi n’attire-t-il pas la jeunesse? Cette contrée éloignée, apaisante et verdoyante qui contraste tellement avec l’horrible manufacture, n’y aurait-il pas moyen de payer le prix pour y vivre une longue vie inspirante et sage? Et la Chine qui a tant de bouches à nourrir… Il est difficile de comprendre ce paradoxe jusqu’à ce que nous comprenions peu à peu l’extrême pauvreté du milieu agricole et son rythme dépassé par celui de la vie moderne. Mer humaine, course, coups de sifflet, cloches, pas pressés, foule entassée, tempête de neige, passagers qui craquent, attente interminable, barrières, armée, police : un autre Nouvel an commence. Quelle sera la Chine de demain? |