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Notre critique - Antichrist (Antéchrist)
Cote de Canoë
4/5

NOTRE CRITIQUE

Antichrist (Antéchrist)

Vu et commenté par Antoine Godin
13-11-2009 | 11h50
(Prenez garde: ce texte révèle une partie de l’intrigue)

Lars Von Trier est un authentique artiste comme en témoigne son dernier film Antichrist, qui pourrait aussi bien s’intituler Au coeur des ténèbres.

Cocteau disait: «Nous vivons nous-mêmes dans une énigme. Nous sommes les ouvriers d’une ténèbre qui nous est propre mais qui nous échappe. Cet homme profond nous le connaissons très mal, c’est notre vrai moi. Il est caché dans les ténèbres, il nous donne des ordres. J’ai décidé de m’enfoncer en moi-même dans ce trou terrible, dans cette mine inconnue au risque de rencontrer le grisou. Il y a un état de somnolence qui n’est pas le sommeil et une sorte de vérité qui sort de nous, et qui n’est pas le rêve ni la rêverie.» (Jean Cocteau : autoportrait d’un inconnu)

Le cinéaste danois part à la rencontre de cet homme profond, angoissé, dépressif et tyrannique; ce terrible «antéchrist». Mais cette «sorte de vérité» qui en ressort et dont parle Cocteau risque évidemment de ne pas plaire à la majorité. Car si en général on n’aime pas être confronté à la vérité, que dire des vérités issues du plus profond d’une conscience (ou plutôt de l’inconscient) et qui risquent d’être contraires au bon goût, à la mode et à la bienséance. C’est pourquoi, par désir d’éviter la pression des jugements d’autrui, le moi social conformiste reflète toujours très incomplètement le moi profond, mais moins pour l’artiste en quête d’authenticité, qui se colle à son intuition et cherche à mettre au grand jour les choses profondément enfouies, un phénomène inexplicable mais probablement sain pour l’auteur lui-même et la société en général.

Dans Antichrist, Lars Von Trier a obéi à son intuition et il en résulte un film très sombre, dur, cru, angoissant, absolument sincère et non dénué d’un certain optimisme. Pourtant, plusieurs critiques n’ont trouvé mieux que de le soupçonner ou de l’accuser (encore) de misogynie, de provocation gratuite, de malhonnêteté et d’incohérence. Nous y reviendrons plus tard, parlons d’abord du film.

Un petit garçon surprend son père (Willem Dafoe) et sa mère (Charlotte Gainsbourg) en train de faire l’amour durant la nuit. Les parents ne remarquent pas la présence de leur fils, qui se jette par la fenêtre et meurt. La mère reçoit un tel choc qu’elle doit être soignée à l’hôpital. Le père, un thérapeute, juge les soins hospitaliers inadéquats et décide de ramener sa femme à la maison pour la sauver lui-même. Malgré la perte de leur enfant, Il reste stoïque et rationnel alors qu’Elle est en proie au chagrin, à l’angoisse, aux cauchemars et à l’hystérie. Dans un huis clos qui semble durer plusieurs jours, il la traite comme une patiente en faisant abstraction de ses propres émotions de père et de mari. Elle le lui reproche d’ailleurs : «Ça t’est indifférent que ton fils soit mort ou vivant». Cette impossible thérapie fonctionne tant bien que mal pour aboutir à une solution: Elle doit retourner à leur maison de campagne située à Eden pour affronter ses peurs. Lorsqu’Elle et Lui pénètreront ensemble les entrailles de la forêt, la thérapie tournera au cauchemar éveillé.

C’est bien entendu la vie intérieure tourmentée de Lars Von Trier qui est ici projetée à l’écran comme dans ses autres films, mais cette fois, de manière plus violente et cauchemardesque que jamais. En se fiant surtout à son intuition, donc en ne cherchant pas à tout prix à rationaliser l’ensemble des images qui lui sont venues à l’esprit, Von Trier en est arrivé à une sorte de délire qui va au-delà des clichés de la thérapie freudienne dont il semble pourtant être pénétré. La question du délire est extrêmement importante pour comprendre Antéchrist et c’est pourquoi j’oserai ici m’y attarder.

En 1988, Gilles Deleuze résumait ainsi sa position sur le désir, telle que présentée dans l’Anti-Oedipe (1972, avec Félix Guattari):

«L'inconscient n'est pas un théâtre, ce n’est pas un endroit où il y a Oedipe et Hamlet qui jouent éternellement leurs scènes. C'est une usine, c'est la production, il produit, il ne cesse pas de produire.

«Désirer c'est délirer, d'une certaine manière. Si vous regardez un délire de près quel qu'il soit, si vous entendez un délire quel qu'il soit, il n’a rien à voir avec ce que la psychanalyse en a retenu, c'est-à-dire qu’on ne délire pas sur son père et sa mère, on délire sur tout à fait autre chose, et c'est là qu'est le secret du délire. On délire sur le monde entier, sur l'histoire, la géographie, les tribus, les déserts, les peuples, les races, les climats, c'est là-dessus qu'on délire. Le monde du délire c'est «je suis une bête, un nègre» (Rimbaud). C'est où sont mes tribus, comment disposer mes tribus, survivre dans le désert, etc. Le délire est géographico-politique, et la psychanalyse chaque fois elle ramène ça à des déterminations familiales. La psychanalyse n'a jamais rien compris à un phénomène de délire. On délire le monde, on ne délire pas sa petite famille, ce n’est pas un délire sur le père et la mère.»

Pour sa part, Lars Von Trier est visiblement marqué par la psychanalyse. À première vue, Antéchrist est une histoire purement freudienne avec papa, maman, Œdipe et le phallus. Mais, volontairement ou non, Lars Von Trier ne s’arrête pas là. Cette influence freudienne n’est qu’un élément parmi d’autres qui s’intègre au délire. C’est qu’ici tout ce qui se rapporte à l’histoire, à la religion, au mythe, à la psychologie, à l’art, à la magie, à la nature, à la famille, au couple et à l’individu se fond en une seule histoire, celle entre Elle et Lui qui à son tour symbolise l’univers de Von Trier.

Les références religieuses et mythiques ne manquent pas. Tout d’abord, il y a uniquement trois personnages dans ce film, comme une sorte de Trinité au sein de laquelle le fils meurt pour qu’à la fin les âmes soient libérées. Si le fils innocent meurt comme le Christ, c’est le père qui prendra la relève de l’image christique en descendant aux enfers, en l’occurrence l’Eden maudit. Signe probant du délire de Lars Von Trier, cette figure qui devra lutter aux enfers contre la femme démon n’est nul autre que Willem Dafoe, celui-là même qui incarnait le fils unique de Dieu dans The Last Temptation of Christ.

Dans cet Eden maléfique, Elle, qui pourrait bien-être Ève, est sous l’emprise d’influences magiques d’anciennes sorcières, mais aussi de Lilith, symbole de la féminité issu de la nuit des temps. Lilith est le symbole mésopotamien de la féminité contradictoire, du vent pestilentiel, de la lune, de la nuit; un démon femelle pourvu d’un ascendant sur Adam et doté d’un appétit sexuel insatiable, d’une fécondité infinie, bref un ensemble d’attributs qui viennent ici «posséder» la Ève de circonstance (Gainsbourg) ou éveiller en elle la Lilith instinctuelle. La lutte s’installe donc entre ces trois entités. La Gainsbourg-Ève veut être protégée, aimée et comprise par Dafoe-Adam, mais la Gainsbourg-Lilith ne veut que le dominer, le castrer, le blesser et s’en servir comme d’un objet. On comprend même que la Gainsbourg-Lilith a peut-être poussé son fils à la mort.

Devant ce portrait, plusieurs critiques ont soupçonné ou accusé Lars Von Trier de misogynie, sorte d’incrimination péremptoire de la part de détracteurs qui s’exemptent par ailleurs le plus souvent de toute justification, comme à une autre époque où on accusait à sa convenance et sans autre forme de procès les uns et les autres d’être nazis, fascistes, communistes ou réactionnaires. Les travers féminins le préoccupent manifestement davantage que leurs contreparties masculines et c’est là son affaire, mais comment l’en tenir responsable? Ou plutôt pourquoi l’assassiner en un ou deux mots en laissant planer des soupçons énigmatiques? Un homme n’a-t-il pas droit à ses peurs et à ses mauvaises expériences? La femme-Lilith serait-elle disparue de la surface de la Terre à tout jamais pour ne laisser place qu’à la femme-Ève? Est-il désormais interdit de représenter un homme stoïque et une femme folle? Et où sont ces mêmes critiques pour se scandaliser, crier à la misandrie quand les mauvais côtés masculins sont la cause de tous les maux dans un film?

En supposant même qu’il y ait un fondement à ces accusations, c’est ne pas comprendre que ces trois entités (si on exclut celle de l’enfant) découpées selon un modèle traditionnel (sexe fort, sexe faible, homme impassible, femme hystérique, etc.) représentent en premier lieu un seul et même univers psychologique ambigu, celui de Von Trier. L’enfant représente l’innocence, le père la rationalité, le stoïcisme et le courage, la mère tantôt l’altruisme, tantôt l’instabilité émotive, le pouvoir de (pro)créer, etc. Tous des aspects personnifiés d’une lutte intérieure qui passe, qui saute même, d’un niveau à l’autre, parfois même en contrepoint.

Ainsi, lorsqu’Elle le frappe à coups de pelle en lui criant «tu dois m’aider» ou «tu dois m’aimer», il y a bien entendu l’image du couple qui se déchire et qui se blesse.

Ceci dit, cette même image renvoie certainement à une ambivalence chez l’auteur face à l’art, le désir de créer se trouvant manifestement au coeur de ce délire. Pour plusieurs artistes, et particulièrement dans le cas de Lars Von Trier, créer est un processus douloureux. D’une part, refouler le désir impératif de créer, cet «homme profond qui donne des ordres», peut causer des angoisses. À l’opposé, passer à l’action peut entraîner d’autres angoisses. Il s’agit après tout de s’exposer, de mettre au grand jour ses préoccupations, ses angoisses face au couple, à la religion, au rejet, à l’art, à la sexualité, aux forces obscures intérieures et extérieures.

Ces entités qui se déchirent, c’est aussi Von Trier le créateur et sa relation au public et à la critique. Dans un jeu constant d’attraction et de répulsion, il désire à la fois nous séduire et nous agresser. Tantôt il séduit avec de belles images, de belles paroles, tantôt il agresse avec son sexe et ses mutilations, il cherche à faire la paix avec lui-même et avec son public mais en même temps il ne peut s’empêcher de le provoquer, de se venger. Cette relation d’amour-haine, de dominant-dominé, le pousse à nous provoquer au point de nous montrer en gros plan un clitoris se faire couper aux ciseaux. Lorsque cette image lui est venue en tête au moment de l’écriture, il avait le choix autocritique de l’écarter ou d’en atténuer la présentation, mais «quelque chose» l’a poussé à la présenter très crûment, une façon d’asséner un coup de pelle au spectateur.

À l’opposé, il semble vouloir se rattraper du côté esthétique, une manière de dire «aimez-moi», comme en témoigne d’ailleurs dès le prologue une séquence en noir et blanc au ralenti, accompagnée de l’aria Lascia ch'io pianga du Rinaldo de Haendel.

La dernière scène du film nous amène à croire que même si Von Trier souffre énormément dans le processus de création, il se sent finalement libéré de certains démons, des « mauvais côtés » féminins et du lieu qui l’avait rendu stérile. Mais à quel prix pour le spectateur, diront quelques-uns?

Malgré la violence gratuite, la provocation, les effets esthétiques pompeux et l’image négative de la féminité sans contrepoids masculin, il reste que le Lars Von Trier partage avec sincérité sa descente aux enfers. En gardant quelque ouverture d’esprit devant ce choc entre chaos et cosmos, ce délire cinématographique ne peut nous laisser complètement indifférent.