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Notre critique - Élection
Cote de Canoë
4/5

NOTRE CRITIQUE

Élection

Vu et commenté par Antoine Godin
02-06-2007 | 10h13
En compétition au Festival de Cannes au printemps 2005, le film Election de Johnny To sort deux ans plus tard sur nos écrans. La suite Election 2 se retrouvait encore – hors compétition cette fois – à Cannes en 2006. Les spectateurs impatients de voir le deuxième volet seront choyés puisqu’il sera projeté sur nos grands écrans deux semaines à peine après la venue du premier.

D’un canevas pourtant très simple, Johnny To tisse un scénario un peu serré et pas toujours des plus faciles à suivre. L’une des plus vieilles triades de Hong Kong se conforme à une tradition pour le moins surprenante dans le milieu criminel : l’élection de son président. Tout n’est pas rose non plus – vous apprendrais-je quelque chose ? – dans le monde de la mafia. Aussi démocratique soit cette dernière, son nouveau président doit faire preuve de leadership avant même d’avoir en main le fameux sceptre du pouvoir. Lorsque le candidat perdant refuse de reconnaître sa défaite, obligeant les membres à placer leur loyauté d’un côté ou de l’autre et à respecter ou à enfreindre la tradition, la crise menace de dégénérer en guerre ouverte. Entre les manigances des uns et celles des autres, entre les vraies et les fausses trahisons ainsi que les hésitations de part et d’autre, le spectateur doit demeurer attentif pour ne pas perdre le fil de l’action.

Election n’est pas un film d’action au sens où on l’entend généralement, c’est-à-dire que malgré son lot d’actes violents, de poursuites et d’enchaînements rapides, il n’y a toutefois pas saturation d’explosions, de prises de vues époustouflantes et de cascades; bref, nous ne sommes pas dans Casino Royal. N’empêche, voir un homme se faire rosser à bâton rompu en temps réel, dans un plan large, sans effets spéciaux ni montage abusifs demeure une technique dont l’efficacité au plan psychologique égale, sinon surpasse, celle des mises en scènes excessives de plusieurs films d’action.

Certains ont qualifié Election de polar, mais il faudrait aussi relativiser cette catégorisation. Les policiers omniprésents ne justifient pas à eux seuls cette appellation puisque les enjeux et le récit tournent en réalité autour de la mafia et de ses membres. Contrairement à des films de mafia comme Infernal Affairs ou son vis-à-vis américain The Departed, la moralité se retrouve dans la mafia, plutôt que la corruption dans la police…

Le titre révèle bien le propos du film : l’élection. Lors d’une rencontre de divers dirigeants de la triade réunis pour discuter de l’élection du président, un ancien dit : «Faire un peu d’argent, c’est bien. Mais si la corruption s’en mêle, autant faire des enchères! Sans crédibilité, nous ne sommes rien! […] Cette société a besoin d’harmonie.» Imaginez, un membre de la mafia qui tient ces propos : l’harmonie, la démocratie, la tradition et la bonne morale dans un milieu… corrompu! Le but de Johnny To est là, en mettant dans la bouche de gangsters des mots appartenant à la classe dirigeante du monde légal, il nous propose indirectement – telle une pellicule négative – les ratés de la société légale qui se dit propre, vraie, transparente et démocratique. À nous, par la lumière de notre esprit, de développer cette image et de la projeter pour comprendre que l’auteur en doute fortement.

Dans ce rapprochement d’idées, certaines zones d’ombres demeurent. Faut-il comprendre que la démocratie et la corruption font bon ménage? Qu’il n’y a que l’harmonie et la paix qui importent, qu’on soit dans un système légal ou non? Que la mafia est là pour rester? Ces questions en filigrane - probablement traitées plus en profondeur dans le deuxième volet - n’occupent pas non plus toute la place et ne sont pas indispensables à l’appréciation de l’histoire.

Film d’action modéré critiquant la démocratie et la corruption, Election se veut aussi un portrait de la mafia de Hong Kong. Les mutations profondes de la société chinoise apparaissent également dans cette tranche sociologique que constituent les triades. Entre les deux candidats, Big D, fougueux et égocentrique, et Lam Lok, placide et altruiste, Johnny To aborde notamment la réalité de l’effritement du tissu social et des valeurs traditionnelles telles que la loyauté, l’honneur et la piété filiale. Mais, peu importe les situations socio-politiques qu’elle traverse depuis un siècle, la mafia semble inébranlable, encore aujourd’hui.