NOTRE CRITIQUEÀ vos marques... Party! -Vu et commenté par Antoine Godin 30-03-2007 | 11h32
Qu’est-ce qu’un film pour adolescents comme À vos marques? Un film par et pour des adolescents? Pourquoi ne serait-il pas également pour adultes? Et si le film met en vedette des adultes, peut-il être pour adolescents? Les films Sweet Sixteen de Ken Loach, Mouchette de Robert Bresson, Virgin Suicides de Sofia Coppola ou Emporte-moi de Léa Pool ont tous pour personnage principal un ou des adolescents; on ne peut parler pour autant de films ne s’adressant qu’aux adolescents. Un adolescent est une jeune personne qui, comme l’adulte d’âge mûr, peut être curieux ou borné et faire son choix parmi des films de tout genre, commerciaux ou non. Mais puisque l’adolescent a les mêmes qualités conscientes que l’adulte, qu’il comprend de quoi il en retourne dans un film «ordinaire», pourquoi cette distinction basée sur une catégorie d’âge? Il faut regarder du côté des Américains pour comprendre le phénomène. Ce sont eux qui ont inventé, il y a près d’une trentaine d’années, le genre «Teen Movie» ou encore «Teenpic». L’auteure du film À vos marques, Caroline Héroux, ne fait d’ailleurs pas de mystère à ce sujet, elle s’est directement inspirée des Teen Movies américains. La scénariste Martine Pagé écrivait sur son blogue «Caroline, la productrice, était dans les années 80 une grande fan des films de John Hughes et elle a eu l’idée de recréer ce type d’univers pour les ados québécois». Le réalisateur Frédéric D'Amours s’est également inspiré de films du genre pour la réalisation, notamment de Mean Girls. À vos marques... Party!
Le Teen Movie a comme particularité d’être très lié à la culture collégiale américaine. Comme dans nos séries canadiennes Watatatow et Degrassi High, il met presque toujours des jeunes en scène dans une école. En plus de ces lieux, on retrouve un certain nombre de codes tels que de la musique populaire chez les jeunes, des entrées au ralenti, la graduation, les belles voitures, le football (remplacé par la natation dans À vos marques), des parents légèrement infantilisés (ou infantilisants), un père cool, une fille impopulaire, un groupe de belles filles aussi jolies que vaniteuses et bien sûr des «partys». Le plus souvent, le Teen Movie est une comédie affichant un humour qui déplait aux adultes. Le genre est également très américain par le thème récurrent et obsessif du succès côtoyant le complexe de celui qui n’est ni riche, ni beau, ni populaire. Par le traitement assez simpliste et surtout par la multiplication de films d’un genre répétitif, on peut avancer que le Teen Movie appartient désormais à la mécanique hollywoodienne mercantile. Les grands studios savent très bien que les adolescents constituent le dernier giron de fidèles fréquentant les grandes salles de cinéma et ils leur proposent donc des films sur mesure. À vos marques suit à peu de choses près la recette. Le film risque toutefois – et c’est une bonne chose pour ses responsables - d’être moins confiné à un public adolescent puisque l’humour s’avère beaucoup moins puéril que dans bien des films américains du genre. Autre élément qui ne cadre pas tout à fait avec le Teen Movie, la fille impopulaire, Gaby Roberge (Mélissa Désormeaux-Poulin), conserve davantage son intégrité en ne jouant pas le jeu de la prétentieuse (suite à la fameuse transformation). Il faut bien souligner le manque d’originalité de À vos marques. Sans nécessairement chercher à transcender le genre, on aurait pu, en sortant un peu de la cour d’école et en abordant la réalité avec moins de désinvolture, réaliser un film s’adressant à un public bien plus large que les 12-18 ans, pensons à l’excellent American Beauty. Plus près de nous, Dans une galaxie près de chez vous rejoignait les jeunes avec un univers un peu naïf, mais original à souhait et à des kilomètres du Teen Movie. Le film souffre de maux encore bien plus graves. Alors que notre cinéma tente depuis des décennies de résister à l’invasion de la culture et de l’industrie américaine, on ne peut que pointer du doigt cette récupération intégrale d’un genre commercial et élitiste qui s’avère mièvre tant sur le plan esthétique que sur le fond. Rien là pour introduire notre jeunesse à un cinéma moins accessible. La directrice-générale du Festival international du film pour enfants de Montréal, Jo-Anne Blouin, disait en entrevue que «si vous voulez que les jeunes qui ont 10 ans aujourd’hui aillent aux Rendez-vous du cinéma québécois un jour, il faudrait peut-être que l’on commence à les y intéresser avant. Parce que si toute leur enfance ils ne voient que des films de Walt Disney, pourquoi tout d’un coup à 16 ans ils diraient «Ah tiens, je vais aller voir un film de Louis Bélanger». La réalisatrice Catherine Martin allait dans le même sens en affirmant qu’«il ne faut pas former les spectateurs n’importe comment. L’art du cinéma, ce n’est pas seulement le cinéma américain ou hollywoodien. On est écrasé par la culture américaine. Les jeunes sont sollicités de toutes parts en ce moment; Internet, jeux vidéo.... Dans la confusion de l’image, on ne leur a pas appris à voir. À l’époque on allait voir le dernier Fellini, et les salles étaient pleines. Mais maintenant…»
La simple reproduction du genre léger Teen Movie à l’américaine n’enrichit en rien le cinéma d’ici. En parlant des films pour enfants des Contes pour tous, Rock Demers disait dernièrement «Chaque film démontre que la vie n'est pas facile, mais qu'elle vaut tout de même la peine d'être vécue.» Puis, il soulignait ensuite que les films américains du même genre se contentent de présenter une version édulcorée de la réalité. En offrant du rêve préfabriqué tout droit sorti des collèges de Beverly Hills, À vos marques projette également une vision réductrice de l’adolescence tout aussi bien que du cinéma comme art. Le problème est donc à la fois culturel et esthétique. Sur une note un peu plus légère et pour conclure ce commentaire, comparons le film avec ses pairs. Même si les auteurs ont été marqué par l’univers de John Hughes et des films comme Pretty in Pink ou The Breakfast Club, À vos marques se rapproche plutôt des films plus récents tels que American Pie ou Mean Girls. En s’attachant de près aux codes de mise en scène de ce genre de film, le réalisateur a au moins le mérite d’éviter la facture télévisuelle typique à Watatatow.
Du côté de la distribution, il faut saluer le choix judicieux des acteurs pour incarner le couple principal : Mélissa Désormeaux-Poulin en fille impopulaire, avec son visage d’une belle mélancolie, et Jason Roy-Léveillée en bel athlète, avec sa carrure et son air un peu dépassé par les événements. Judicieux parce qu’en plus de ne pas être des vedettes de séries télévisées pour adolescents – ce qui évite ce que j’appellerais des «conflits d’identification» chez le spectateur -, les deux acteurs jouent très bien leur personnage et rendent bien les émotions. En chef de bande de filles «pitounes» et arrogantes, on aurait difficilement pu trouver mieux que Catherine de Léan. On est également allé piger du côté de la distribution du film Dans une galaxie près de chez vous pour combler les rôles de l’adulte infantilisant (Sylvie Moreau) et du père cool (Guy Jodoin). L’autre couple amoureux dont les rôles sont tenus par le frère et la sœur de la télésérie Ramdam (Mariloup Wolfe et Maxime Desbiens Tremblay) est un peu plus perturbant, créant une sorte d’interférence par la ressemblance trop directe des personnages dans l’un comme dans l’autre. Alexandre Despaties rend quant à lui un jeu plutôt figé, apparemment intimidé par la caméra. Tout en respectant le genre, les scénaristes Caroline Héroux et Martine Pagé ont tout de même donné une certaine profondeur au personnage principal Gaby Roberge, en évitant d’en faire une hystérique, une écervelée ou une maladroite. Elle a ses complexes, bien sûr, mais également ses raisons qu’on découvre plus loin dans le film. Même s’il s’agit d’une comédie, les scénaristes nous ont fait grâce de l’humour américain gras, dont les gags ponctuent plus d’un film du genre, en le remplaçant par un humour nuancé et une trame légèrement dramatique en filigrane. Dans le genre Teen Movie, À vos marques se démarque de belle façon et semble en voie de plaire à plusieurs adultes. Il sera intéressant de voir quelle sera la réception du public envers ce film indépendant d’adolescents en ces temps de fréquentation anémique des salles de cinéma. |