Accueil Divertissement
 
 
ICI
Michel Vézina  - Voyageries

MICHEL VÉZINA

Voyageries

ICI
08-11-2007 | 04h00
Journée de nuages qui se fracassent contre le bleu du ciel de ce matin d’automne, lendemain d’une nuit d’eaux si épaisses qu’à un degré près, ç’aurait été de la neige qui aurait neigé. Belle journée pour rêver d’un départ, belle journée pour un espoir d’ailleurs. L’automne est ma saison pour avoir envie de partir. Je dois avoir de l’outarde dans les gênes, un peu de migrateur dans l’âme, du nomade entre les orteils.

Pendant presque toute ma jeunesse, et plus tard aussi, encore, de l’enfance avant qu’elle ne soit bousculée par les hormones jusqu’aux aubes de l’incontinence, j’ai toujours aimé me plonger dans les cartes et les atlas.

J’en ai passé des jours de pluie, le nez déplié dans l’un ou l’autre des atlas que mes parents possédaient, ou dans les cartes, topographiques ou routières, qui finissaient par aboutir chez nous, mon père ayant longtemps été voyageur de commerce.

J’ai appris à les déchiffrer parce que j’aimais passer des journées entières à me promener dans le bois et que j’aimais bien rentrer chez moi avant la nuit. J’adorais retrouver sur ma carte ce que la vérité du territoire que je parcourais ouvrait à mes yeux. Je n’ai jamais pu m’empêcher d’imaginer ceux qui les avaient dessinés, ceux qui avant moi avaient nécessairement foulé ce sol sur lequel je marchais et qu’ils avaient cartographié.

Dans les atlas, je retrouvais les rêves d’Europe de ma mère, qui avaient probablement déteints sur moi, et j’apprenais par cœur la géographie de ce continent inconnu, pour le simple plaisir de me l’imaginer, pour le jour où je finirais nécessairement par y atterrir.

Plus tard, c’est la grandeur de l’Amérique qui me givra. Avec le programme spatial, on commença à parler de Cap Canaveral, puis de Phoenix où mes parents étaient allés en vacances. Je me suis demandé où donc était Dallas, puisque tout le monde dans la famille parlait de la mort de JFK comme de la fin d’une époque. J’ai aussi voulu savoir où était Hollywood, parce que les idoles de ma mère y vivaient pour la plupart.

Il y avait le Connecticut, pas vraiment loin, où vivait le cousin de mon père que je n’ai jamais connu. J’ai cherché à en savoir plus sur Atlantic City, parce que mes parents y étaient allés apprendre à me concevoir, pendant leur voyage de noce. J’ai probablement passé trop de temps sur les cartes de la Louisiane, à chercher à entendre du blues dans les rues de la Nouvelle-Orléans, où ma mère croyait encore qu’elle pourrait y trouver de ses ancêtres. C’était avant qu’elle apprenne qu’elle n’était pas du tout Acadienne, ses arrière-grands-parents ayant émigré depuis Trois-Pistoles chez les Acadiens du Nord, au milieu du XIXe siècle, plus de 100 ans après la déportation.

Les cartes et les atlas m’ont toujours fait rêver de l’ailleurs.

La mesure d’un continent
En ouvrant le magnifique atlas historique de l’Amérique du Nord que les éditions du Septentrion et les Presses de l’Université Paris-Sorbonne, en collaboration avec Bibliothèque et Archives nationales du Québec, viennent de faire paraître sous le titre La mesure d’un continent, je suis un peu retombé en enfance. Non seulement l’envie de partir parcourir ce monde s’est réveillée, mais j’ai soudainement eu envie de voyager dans le temps.

Ce livre magnifique, écrit et réalisé par Raymonde Litalien, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, nous fait non seulement découvrir une panoplie de cartes magnifiques, les plus anciennes datant de 1500, mais il réécrit du même coup, à partir de ces lectures multiples du continent que les explorateurs qui l’ont cartographié proposent, l’histoire du Nouveau Monde. On sent les rapports entre Blancs et Amérindiens qui se déterminent de belle manière, alors que les uns revêtent aux yeux des autres une importance étonnante. S’y dessinent aussi les rapports de force entre les peuples conquérants venus d’Europe au fil de la connaissance et de la représentation qu’ils se sont faits du territoire à envahir.

La mesure du continent posé sur mes genoux, je rêve comme lorsque j’avais trois ou quatre décennies de moins. Les cartes m’emportent et me font errer, non seulement sur les routes qu’elles tracent, mais aussi sur une certaine vision qu’on avait du monde, il n’y a pourtant pas si longtemps.

L’ailleurs. Ce qui n’existe pas vraiment. Une représentation de l’univers qui nous dépasse. Le parti pris d’un espoir de vie qui transcende nos petites personnes, un regard en avant, quand l’imagination devient le marchepied de l’avenir.