ANALYSEObama: un tigre prêt à bondirDany Laferrière - Collaboration spéciale 17-01-2009 | 04h00
Grand, mince, élégant, il a cette façon de capter la lumière qui l’apparente à ces stars de cinéma des années 50. Sa souplesse de félin en chemise blanche absorbait la rétine des femmes et les maintenait sous le joug de ses charmes. Et, ce qui est rare, sans faire naître de la jalousie chez les hommes. Sa séduction décuplera quand il se mettra à nous raconter l’Amérique qui le fait rêver. Quand on a connu les désolantes années Bush, et Bush lui-même dont l’absence de charme ne trouve d’égal que chez Nixon, on comprend la fascination que la simple présence d’Obama ait pu susciter.
Obama président
Parce qu’on remarque d’abord quelqu’un par son allure. Obama est apparu il n’y a pas si longtemps sur la scène politique, avec un fameux discours à la Convention démocrate. Et j’ai senti qu’il se passait quelque chose quand j’ai entendu parler autant de ce qu’il projetait que de ce qu’il disait. Et curieusement, dans les premiers temps, le fait qu’il soit noir n’a pas été abordé, comme si on voulait faire l’impasse sur cette question. La raison, c’est qu’il est un métis et ce mélange de races lui donne des traits difficiles à fixer sur le tableau sensoriel. Son discours n’est pas différent non plus: un lyrisme qui pourrait rappeler Martin Luther King, tempéré par un sens pratique qui lui vient de ses années de Harvard. Obama se trouve au croisement de ce que cette Amérique a produit de mieux depuis un moment.
LE FOND DU BARILEt on a l’impression que l’Amérique devait toucher le fond pour qu’un Obama apparaisse. Il a fallu exploiter cette culture wasp jusqu’à la lie, c’est-à-dire jusqu’à George Walker Bush, avant de concevoir qu’une femme (Hillary Clinton) ou un Noir (Barack Obama) pouvait tenter l’aventure. Cette longue campagne a été une leçon d’histoire pour une certaine Amérique, celle qui vivait ignorante de sa composition. Celle qui croyait que les États-Unis avec leurs vastes plaines, leurs déserts infinis, leurs montagnes enneigées et leur chaude Floride étaient la terre promise et donnée qu’ils n’ont fait que fructifier.
AMÉRIQUE AMNÉSIQUECette Amérique amnésique qui voulait oublier que le génocide indien et l’esclavage africain sont pour quelque chose dans la montée irrésistible de cette puissance mondiale. Et ce qui reste de cette époque, ce sont surtout les Noirs. Le racisme qui a suivi l’esclavage montre qu’on voulait bâtir un pays en dehors d’une partie de sa population. La situation dramatique de ces Noirs, sous-éduqués et sous-alimentés au coeur d’une richesse faramineuse, est l’indice d’un échec moral. James Baldwin, l’auteur de cet essai rageur, La Prochaine Fois, le feu, qui a embrasé les années 60, exprime ce désarroi avec la violence et l’efficacité d’une gifle sèche. Il y a eu une période trouble durant cette campagne électorale où personne, même les républicains, ne voulait prononcer le mot tabou: race. Le mot qui blesse l’Amérique. Les Noirs parce qu’ils avaient peur que l’Amérique blanche réactionnaire, celle de la droite religieuse, se réveille. Les Blancs parce que même ceux qui sont de gauche ont peur de ce seul mot qui avait déjà lancé les États-Unis, à leur naissance, dans une guerre civile.
OUBLIER LES SALES ANNÉESAlors on a parlé du fait qu’il soit un métis, comme si cela avait une importance aux yeux du raciste. Certains ont même dit qu’on ne trouvait chez lui aucun ressentiment, ce qui prouve que d’une certaine manière il avait montré patte blanche. On tenait enfin celui qui allait laver l’Amérique de la honte de l’esclavage et faire oublier les sales années Bush. Je ne crois pas qu’aucun président américain ait eu un poids si pesant sur les épaules depuis Roosevelt. Un Noir, pour être président, doit être un surhomme, ce qui est une forme discrète de racisme. En attendant, il est le 44e président des États-Unis, et son entrée à la Maison-Blanche constituera un moment historique. On ne peut pas prévoir l’impact que cela aura sur les jeunes Noirs des ghettos ni sur les jeunes Blancs des tranquilles petites villes américaines, mais ce qui est sûr, c’est que quelque chose aura changé, ne serait-ce que dans la perception. C’est d’abord une question d’image, car le Noir est repérable de loin. Et, aux yeux de l’autre, il est une couleur avant d’être un être humain. Avoir un Noir sous ses yeux chaque jour pendant des années aura-t-il un impact sur notre rétine? Seul l’avenir le dira.
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