GUY CLOUTIER COUPABLEAu départ, une balade avec une fillette de 11 ans...Rodolphe Morissette -Journal de Montréal 18-11-2004 | 08h02
Ainsi venait de commencer une bien triste histoire qui, deux décennies plus tard, a conduit l’imprésario à renoncer à son enquête préliminaire et à plaider coupable à la surprise générale, hier, à des accusations d’agressions sexuelles répétées sur deux jeunes victimes. À l’une de ses victimes, quand il avait senti la soupe chaude, en mars dernier, et qu’il imaginait que deux policiers l’accosteraient bientôt pour l’arrêter, Guy Cloutier avait confié que si cela devait se produire, il ne ferait pas de procès et n’irait pas «se battre à la cour». Hier, il a respecté sa parole. Il a plaidé coupable à une variété d’agressions sexuelles, dont certaines au moment où la victime avait moins de 14 ans, sur une période de sept ans (1980-1987). Il a aussi reconnu avoir offert 300 000$ à la jeune femme vers le milieu du mois de mars dernier pour acheter son silence. Il se dit coupable enfin d’avoir agressé sexuellement – de l’«attentat à la pudeur», à l’époque –, une seconde victime pendant six ans, alors que celle-ci avait de 12 à 17 ans. Les gestes les plus graves commandent une peine maximale de dix ans de pénitencier. La Couronne, représentée par Me Josée Grandchamp, et la défense par Me Sophie Bourque, ont présenté un «exposé conjoint des faits» tiré des éléments pertinents de la preuve recueillie par la police. «Sa chose, son objet» Puis les attouchements illégaux sur la fillette se multiplient: aux seins, aux parties génitales. Ça se passait un peu partout: dans des hôtels, dans la voiture, à ses bureaux de Montréal, ailleurs au Québec. Il aimait la contempler quand elle prenait sa douche et se masturbait devant elle. Puis ont commencé les rapports sexuels complets. Plus de dix ans plus tard, elle se souvenait notamment d’une huitaine de pénétrations à la veille de ses 13 ans, puis les années suivantes. La fréquence des attouchements, puis des rapports complets augmentait. Cela se passait, à un moment, plusieurs fois la semaine. Et cela a duré jusqu’à ce qu’elle atteigne 18 ans. Elle n’intéressait manifestement plus Cloutier. Des années plus tard elle lui fera d’amers reproches. Elle «avait honte, se sentait comme un vieux linge sale qu’on abandonne». Elle était «son objet, sa chose». Révélation du «secret» Fin 2002, elle se confiait à un proche. Le lendemain, celui-ci approche Cloutier et le menace de lui «faire payer cher» ses gestes avec la petite. «Envoie-moi pas en prison», supplie l’accusé. Puis elle avait entrepris une thérapie auprès d’un psychologue pour remettre sa vie en ordre et elle lui avait révélé son triste «secret». Cloutier donnait déjà de l’argent à la jeune femme. À compter de 1994, il lui versait régulièrement 350$, puis 500$ par semaine, en plus de lui payer son logement et sa voiture. Elle touchera ensuite 2 000$ par mois, puis 5 000$ mensuellement au moment où Cloutier s’est senti menacé d’une plainte criminelle. Il lui a même acheté une maison de 450 000$ en 2003. Bref, en dix ans, il a craché environ un million de dollars. Le 21 janvier dernier, la femme rencontre Cloutier pour un repas au restaurant. Selon celui-ci, elle lui aurait réclamé deux millions$ (mais elle nie ce fait). Elle le menace d’écrire un livre sur leur triste aventure. Il cherche à l’en dissuader. L’imprésario piégé Cloutier lui offre alors 300 000$ pour qu’elle ne porte pas plainte. En février, la femme choisit de porter plainte à la Sûreté du Québec. Elle attirera Cloutier chez elle le 17 mars. Des policiers sont cachés dans la maison, une caméra et un magnétophone portatif sont installés, le tout à l’insu de Cloutier. Dans la conversation piégée qu’elle a avec Cloutier ce jour-là, elle lui rappelle tout ce qu’il lui a fait vivre pendant les années 1980. Et l’homme n’en finit plus de reconnaître son fait et d’exprimer ses regrets. Guy Cloutier est arrêté et comparaît en cour criminelle le 25 mars. Une opération judiciaire bien contrôlée... L’opération judiciaire d’hier: les aveux de Guy Cloutier, suivis des plaidoiries des avocats sur la sentence, étaient un événement exceptionnellement contrôlé. Cloutier était traduit en cour criminelle le 25 mars dernier, visé par huit chefs d’accusation: attentats à la pudeur sur cinq ans, grossière indécence sur plusieurs années, viols répétés, agressions sexuelles, dont une en 2001, agression sexuelle au moyen d’une «arme», en l’occurrence une télécommande, puis tentative d’entrave à la justice. Dès le mois d’avril, l’accusé, par l’intermédiaire de son avocate, Mme Sophie Bourque, a entrepris de négocier avec la Couronne, Me Josée Grandchamp, un plaidoyer de culpabilité à des accusations réduites. Les parties, en revanche, ont échoué à s’entendre sur la sentence à recommander au juge. Les avocats se sont finalement entendus sur des aveux à diverses formes plus ou moins graves d’agressions sexuelles s’étendant sur sept ans et à une tentative d’acheter le silence de la victime. Un cinquième chef Tout ce qu’on en sait se résume en ceci: il s’agissait de masturbation et de fellations qui ont commencé (on ignore en quelle année) alors que la victime (son sexe n’est pas précisé) avait 12 ans. Les détails restent secrets, y compris l’article du Code criminel visé, afin de protéger l’identité de la victime. D’autre part, la Couronne et la défense se sont mises d’accord pour renoncer à l’enquête préliminaire, enregistrer les aveux, puis plaider sur la peine – le tout en une même journée, de manière à ne point faire traîner l’affaire dans les médias. Les interdictions d’identifier l’une et l’autre victime dans la presse font en sorte que les médias n’ont pas le droit, et ce à perpétuité, de révéler la plus grande partie du récit factuel des accusations. C’est pour les mêmes raisons enfin, que toutes les pièces à conviction – rapports psychiatriques, cassettes audio et vidéo (d’écoute électronique) de l’enquête criminelle et déclarations des victimes ont été scellées et ne sont nullement accessibles. Il s’est agi d’une opération réussie. |