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La mort d'une princesse - Diana, 10 ans plus tard
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LA MORT D'UNE PRINCESSE

Diana, 10 ans plus tard

Michele Mandel
Sun Media
26-08-2007 | 05h00
LONDRES - Une ville froide et grise tapissée de fleurs colorées. Des pèlerins en provenance du royaume tout entier passant la nuit à l’extérieur, dans les rues mouillées, juste pour être avec elle une dernière fois. Les pas lourds et synchronisés des bottes foulant le sol de l’abbaye de Westminster. Le parfum envoûtant des lys blancs. La petite enveloppe crève-cœur portant la mention «Maman», placée au-dessus du cercueil alors que celui-ci passait lentement près de moi.

Toutes ces mémoires d’il y a une décennie se bousculent dans ma tête et font ressurgir le moment extraordinaire où le monde entier fit ses adieux à la princesse des cœurs. Où étiez-vous quand Diana est morte?

Pour les gens de ma génération, cet événement fut aussi important que l’assassinat du président John F. Kennedy le fut pour mes parents. En effet, l’enfant de deux ans que j’étais avait demandé à sa mère pourquoi elle pleurait devant le téléviseur. De la même manière, mes propres enfants ont aussi voulu savoir pourquoi le nom Diana était sur toutes les lèvres, et pourquoi tout le monde était si triste.

Ces événements remontent à 1997, mais je m’en rappelle comme si c’était hier. En ce samedi soir du long week-end de la fête du Travail, j’étais sur le point de quitter la salle de rédaction après avoir terminé ma chronique du dimanche, dont le sujet était la première journée d’école de mon fils. J’étais en retard pour la fête d’anniversaire d’un ami. Et voilà qu’apparurent les premières alertes télévisées: la princesse de Galles venait d’être impliquée dans un grave accident de la route, dans le tunnel du pont de l’Alma. Son amant Dodi Al-Fayed ainsi que son chauffeur étaient morts. Aucune information n’avait encore filtré quant à l’ampleur de ses blessures, mais le blâme était déjà jeté sur une meute de paparrazi qui auraient poursuivi le véhicule où elle prenait place.

Je regardai Mike Burke-Gaffney, mon éditeur de l’époque, et celui-ci me regarda en retour. Je me rassis à mon poste, chiffonnai ma chronique fraîchement terminée et me remis au travail. Le lendemain, je pris l’avion pour Londres afin de couvrir, aux côtés de journalistes du monde entier, la fin tragique de ce qui devait être – croyions-nous il y a très longtemps – une vie digne d’un conte de fées.

Les gens furent estomaqués par la mort soudaine de Diana et les événements qui s’ensuivirent, et je dois dire que j’en fus moi-même bien plus qu’une observatrice impassible. J’avais en effet couvert la visite royale de la princesse au Canada en 1986, et l’avais observée planter un arbre à Prince George, en Colombie-Britannique, vêtue de son costume bleu royal. Elle avait conquis la foule par ce simple geste, son sourire légendaire et ses yeux saphir.

Je l’avais même croisée de près une fois, lors d’une de ces rencontres informelles avec la presse, dans lesquelles les journalistes peuvent échanger les bons mots et les plaisanteries incognito. Je me rappelle avec horreur ce que je portais ce jour-là: un chandail mauve avec des épaulettes qui conviendraient mieux à un joueur de football. Nous étions dans les années 80, celles de la télésérie Dynasty, n’est-ce pas? Par contre je n’arrive pas à me souvenir de ce que la princesse portait, car ce qui a attiré mon attention était le trac qu’elle éprouvait. Le fait qu’elle soit passée si près de moi, et que je sente ainsi sa vulnérabilité, a fait de moi une véritable «fan» de Diana pour la vie.

Hypnotisées

En fait, nous étions toutes tombées dans le panneau longtemps auparavant. Comme des milliers de concitoyennes, je m’étais levée dans l’obscurité du petit matin pour assister à son mariage à la télé en 1981. Lorsque je me suis mariée moi-même cinq ans plus tard, mes demoiselles d’honneur étaient habillées comme les siennes, et ma robe arborait la même crinoline et la même dentelle victorienne que des milliers d’autres fiancées de par le monde avaient également choisi de porter, fort probablement inspirées par la fantaisie de cette cérémonie princière.

Nous ne savions pas que tout cela était un guet-apens. Nous avons tout simplement été hypnotisées, au même titre que Diana d’ailleurs. C’est pourquoi nous ne pouvions que sympathiser avec elle par la suite, lorsqu’on nous a révélé l’enfer qu’elle a vécu pendant des années: ses migraines, sa boulimie et ses tentatives de suicide – sans oublier la froide indifférence et les tromperies de son mari.

Lorsque la princesse esseulée a décidé de prendre sa revanche, en utilisant ses talents médiatiques soigneusement aiguisés pour en découdre avec les hommes grisâtres qui voulaient la faire passer pour folle, nous avons chaleureusement applaudi. Idem lorsqu’elle affronta la famille royale, pour enfin tracer sa propre ligne de vie et ne pas sombrer dans la dépression.

Nous l’avons vu retourner sa peine comme un gant, et la transformer en une mission humanitaire au profit des sidéens, des enfants leucémiques et des victimes de mines antipersonnel. Nous l’avons observée, folle de joie, dans les montagnes russes de Disney World en compagnie de ses fils. Nous avons été témoins de sa transformation physique spectaculaire, d’aide-jardinière rondelette en mannequin anorexique, puis en femme forte et sûre d’elle-même.

Nous l’avons observée mais surtout admirée, car elle démontrait que le changement pour le mieux est possible. Constamment en train de se réinventer, Diana était une cible mouvante, dont les métamorphoses faisaient écho aux valeurs féminines de son temps. Elle était une icône postmoderne dont le magazine Vanity Fair disait, peu avant sa mort, qu’elle nous tenait en servitude complète, puisque gardant toujours une longueur d’avance sur notre imagination!

Et puis, soudain, elle disparut.

La femme la plus photographiée au monde nous était aussi familière que notre meilleure amie. Son visage nous tenait compagnie partout, à la une des magazines lorsque nous faisions la file à la caisse du supermarché. Comment pouvait-elle mourir ainsi, dans un accident aussi violent et stupide? Le choc que nous avons ressenti fut inimaginable.

Mais comme les temps ont changé! Il est normal aujourd’hui de dépeindre les événements qui s’ensuivirent comme une vague d’hystérie collective ou un état de démence aux proportions internationales. On dirait que notre société se comporte comme si elle vivait un lendemain de veille honteux.

Or je crois personnellement qu’il n’y a aucune honte à avoir. Le deuil collectif que j’ai vécu à Londres était sincère et spontané, et a pris tout le monde par surprise. Je n’avais jamais rien vécu de tel, et ne vivrai probablement rien qui s’en rapproche à l’avenir.

Aussi dérangeante dans la mort que de son vivant

Avec le recul, les raisons qui peuvent expliquer cette réaction démesurée du public sont nombreuses. Bon nombre de gens qui espéraient que Diana coule de meilleurs jours la voyaient enfin heureuse auprès de son amoureux, sur le fond azur de la Méditerrannée. Un accident d’auto constituait pour eux une fin beaucoup trop inattendue. Il y a aussi ceux qui se sont repenti de l’avoir admirée «à mort» en alimentant les paparazzi.

Mais je crois qu’avec la perte de la jeunesse et de la bonté de Diana, des sentiments plus égoïstes ont été libérés soudainement dans la population. Les gens étaient également en deuil d’eux-mêmes et de leurs proches disparus. Les simples mortels que nous étions n’avaient plus aucune retenue. Dans les magasins comme dans la rue, on voyait des gens arborer des rubans noirs qu’ils avaient confectionnés à la main. Partout où Diana avait passé, on observait des autels improvisés à sa mémoire, emplis de chandelles, de poèmes et de messages personnels. Et il semble qu’absolument tous les passants transportaient un bouquet enveloppé dans le cellophane. Aujourd’hui, le parfum des lys et des roses me rappelle immédiatement ce moment extraordinaire, où la ville au brouillard âcre sentait bon la serre du fleuriste.

Les journaux de l’époque ne cessaient de vanter les mérites de ce «nouveau» Royaume-Uni, ce pays européen de plus en plus américain, qui n’hésitait pas à exhiber ses tripes sur la place publique. Eh bien justement, les événements ont pris l’establishment au dépourvu. La traditionnelle réserve britannique en a pris pour son rhume, alors que la princesse de Galles se révélait aussi dérangeante dans la mort que de son vivant.

«Ils n’ont jamais vu venir le coup, n’est-ce pas?», m’avouait un bobby londonien, dont le rôle était de surveiller la file interminable de gens attendant de signer le registre de condoléances au palais St. James. «Ils croyaient que Diana n’était qu’une création des médias. Mais Diana était des nôtres. Elle ne nous a jamais laissé sentir qu’elle nous était supérieure, contrairement au reste de la famille royale.»

La nuit où je suis arrivée, j’ai parlé avec plusieurs personnes dans cette file: une femme élégante arborant des lunettes Versace hors de prix; une punkette vêtue de noir et chaussée de Doc Martens; un chauffeur d’autobus aux montures épaisses et une sage-femme aux yeux tristes. Des ados et des bonnes; des étudiants et des comptables cravatés. Bref, beaucoup de gens normaux que la vieille classe dirigeante considérait comme des losers et des moins-que-rien.

Le défilé funèbre a pris une telle ampleur que les autorités ont rapidement dû faire installer des toilettes chimiques le long du Mall, et ouvrir le palais St. James jour et nuit jusqu’au moment des funérailles, au lieu des neuf petites heures initialement prévues.

Des policiers à cheval ont remonté et redescendu le Mall sans relâche pour avertir les gens que le demi-mille qui les séparait du palais se traduirait par un minimum de cinq heures d’attente. Cela ne les décourageait pas, au contraire. «C’est le moins que je puisse faire, pour quelqu’un qui a tant donné à notre pays», disait Eva Bogdan, une secrétaire de 38 ans habitant l’East End. «Qu’est-ce que cinq ou six heures d’attente, après tout?»

Mais tandis que ses sujets se recueillaient dans les rues, la Reine demeurait barricadée à Balmoral en compagnie des jeunes princes. Une clameur retentit dans la foule et fut rapidement relayée par les tabloïds à sensation, toujours à la recherche d’un bouc émissaire. Pourquoi la Reine ne montrait-elle pas publiquement sa peine? Pourquoi ne quittait-elle pas sa résidence d’été pour partager le deuil de ses sujets?

La famille royale céda finalement à la pression populaire et revint à Londres à temps pour les funérailles de Diana. La Reine dût, avec réticence, rendre un hommage télévisé à sa belle-fille disparue.

Le samedi matin des funérailles s’est avéré chaud et ensoleillé. Les rues entourant l’abbaye de Westminster étaient remplies de gens ayant campé dehors toute la nuit. Environ un million de personnes avaient accouru de partout au pays pour dire adieu à la princesse des cœurs, alors que passait le cortège funèbre. Parmi ces gens se trouvait mon mari, qui m’avait rejoint à Londres pour «être témoin de l’histoire». (La veille au soir, celui-ci avait quitté ma chambre d’hôtel coûteuse pour se faire une place sur le trottoir, mais était revenu assez vite pour commander une bouteille de vin, qu’il avait ensuite partagée sous la pluie avec ses amis de circonstance!)

Mon taxi m’a donc laissée à plus d’un kilomètre de l’abbaye, puisque toutes les routes y menant étaient fermées. Je dus frayer mon chemin à travers la foule monstre et montrer patte blanche à chaque policier qui essayait de me barrer la route. Enfin, je pus pénétrer par la porte latérale de l’imposant édifice de pierre. Je parviens difficilement à croire que j’étais réellement dans l’abbaye ce jour-là, moi, l’une des seules journalistes canadiennes à avoir obtenu une accréditation pour les funérailles de Diana!

Ce jour là, j’ai entendu l’écho des pas des huit hommes costauds de la Garde galloise, qui venaient de faire glisser le cercueil drapé de la princesse sur leurs épaules. Quelques instants plus tard, ceux-ci entrèrent à l’intérieur et firent une pause au milieu de l’allée, tandis que les quelque 2500 membres de l’aristocratie, de la populace, du jet-set et du milieu humanitaire se levaient solennellement.

De mon siège situé au nord de l’autel, j’ai entendu Elton John chanter une version remaniée de Candle in the Wind. J’ai aussi entendu la clameur de la foule massée à l’extérieur, qui approuvait bruyamment la réprimande que Charles Spencer (le frère de Diana) venait de passer en douce à la famille royale au beau milieu de son éloge funèbre. Telle une vague déferlante, cette clameur retentit à l’intérieur de l’abbaye et se transforma en applaudissements nourris.

Je me rappelle aussi les cloches sonnant à tout rompre et les sanglots des personnes autour de moi. Mais ma pensée ultime va au jeune prince Harry, les yeux embués, l’air confus, les pieds ballants.

Bien des choses ont changé depuis.

Sainte ou pécheresse?

Mon propre fils, qui allait entrer en maternelle, me dépasse déjà et entreprend sa huitième année d’école élémentaire. Les fils de Diana semblent pour leur part être devenus des jeunes hommes élégants et bien ancrés dans la réalité, dotés d’une touche de sensibilité héritée de leur mère.

Leur père a pour sa part réussi l’impensable, c’est-à-dire marier la «Rottweiler» et légitimer la présence de Camilla, sa future reine, avec l’aide de nombreux conseillers en communications.

Quant à la reine Elizabeth, qui avait dû faire face à un courant d’hostilité inégalé dans les jours suivant la mort de Diana, elle a su rapidement regagner l’affection de ses sujets. La monarchie britannique, qu’on avait déclarée obsolète au milieu du tumulte, s’est modernisée avec brio et se porte mieux que jamais.

Le frère de Diana – qu’on avait louangé pour son engagement à ne pas laisser les jeunes princes être étouffés par la tradition – est maintenant critiqué pour avoir transformé la maison ancestrale des Spencer en attraction touristique et ne passer que très peu de temps avec ses neveux.

Enfin, malgré les conclusions des forces policières françaises et britanniques au sujet de l’accident d’auto fatidique, de nombreuses questions demeurent en suspens et les théories de la conspiration abondent. Les choses ne vont guère se calmer, puisque la commission d’enquête officielle doit débuter en octobre prochain. Mais qu’en est-il de la mémoire de Diana elle-même?

Les dernières années ont été peu clémentes, en vérité. Les domestiques, gardes du corps et astrologues ayant côtoyé la princesse ont récolté la manne des confidences aux médias, en la décrivant tour à tour comme manipulatrice, soumise, honnête ou comploteuse. Avec le dixième anniversaire de sa mort, l’été 2007 a donné lieu à un déluge de livres et de documentaires ayant pour thème l’«énigme» qu’était la princesse de Galles. Même l’auteure féministe Germaine Greer a ajouté son grain de sel, en déclarant que Diana était «malhonnête et stupide».

Timide ou rusée, Diana? Cruelle ou généreuse? Sainte ou pécheresse? Le débat fait toujours rage. A-t-elle réussi à transformer la monarchie, comme elle l’avait toujours souhaité, ou est-elle vouée à être considérée comme une chipie à moitié folle?

Me voilà donc à refaire le même trajet, dix ans après, et me rendre outre-Atlantique pour retrouver la vraie Diana, suivre ses traces et revivre ses années tumultueuses.

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