Olivier Boisvert-Magnen
Agence QMI

Pour réussir un poulet: cru et sans demi-mesure

 Pour réussir un poulet : cru et sans demi-mesure

Guillaume Cyr, Hubert Proulx et Marie Michaud, trois des acteurs de la pièce Pour réussir un poulet. Photo La Manufacture - La Licorne

Olivier Boisvert-Magnen

Dernière mise à jour: 26-09-2014 | 13h27

Virulente réflexion sur la pauvreté sociale, Pour réussir un poulet, la nouvelle pièce de Fabien Cloutier mettant en vedette Denis Bernard, réussit son objectif: secouer, déranger et faire réfléchir.

Avec son humour noir saisissant, la pièce qui donne le coup d’envoi à la saison 2014-2015 de La Manufacture au Théâtre La Licorne a du mordant, sans contredis.

Pères de famille à temps partiel sans éducation, Carl Beaudoin (Guillaume Cyr, d’une vulnérabilité renversante) et Steven Gilbert (Hubert Proulx, d’une vivacité impressionnante) enchaînent les jobines peu reluisantes pour Mario Vaillancourt (Denis Bernard, intransigeant et crédible), un propriétaire de centre commercial véreux et manipulateur aux nombreuses activités illicites.

Après avoir transporté du fer pour un salaire de misère, les deux protagonistes se lancent dans une aventure douteuse manigancée par leur bourreau: aller jusqu’à Caraquet pour acheter à rabais des centaines de boîtes d’huîtres, histoire de les revendre en ville, à profit. Malgré le soutien invétéré des membres de leur famille, la sœur de Carl (Gabrielle Côté, d’une intensité remarquable) et la mère de Steven (Marie Michaud, qui contrebalance le côté sombre de la pièce avec son jeu léger et désinvolte), Carl et Steven auront toutes les misères du monde à remplir leurs objectifs et devront tout mettre à leur disposition pour retrouver leur dignité, quitte à tomber eux aussi dans l’illégalité et l’immoralité.

Sous-entendue par le titre, la thématique de la nourriture s’impose avec originalité durant toute la pièce, en servant à marquer les inégalités entre les diverses classes sociales d’un quartier pauvre.

Alors que Mario Vaillancourt défend avec ardeur les qualités de son poulet de grain biologique, les autres personnages doivent, faute d’argent, s’en remettre aux tomates à rabais «qui goutent le carton» et aux hot chicken faits à partir de poulets nourris à la farine blanche industrielle. Emblème de la gastronomie mondaine, l’huître laisse entrevoir un intelligent paradoxe, alors qu’elles gisent par milliers sur le sol du camion des deux travailleurs exploités, plongés dans la misère.

Effet coup de poing

À la mise en scène, Fabien Cloutier (derrière Scotstown et Billy (Les jours de hurlement) notamment) opte pour la choralité, une formule qui permet à tous les acteurs d’interagir ensemble même s’ils ne coexistent pas dans le même espace-temps. En donnant ainsi l’opportunité à ses acteurs de jumeler leurs voix les unes aux autres, Cloutier accentue l’effet coup de poing du texte de sa pièce, déjà frappant à la base.

Représentatif du milieu d’où les personnages proviennent, le langage cru mis de l’avant dans les interactions donne lieu à un feu roulant de répliques mordantes qui, malgré la satire grossière qu’elles laissent sous-entendre, s’avèrent dynamiques et bien ficelées.

«Le fromage bleu, la première fois que j’ai mangé ça, j’ai eu l’impression de croquer dans un bobo sur une graine», lance Carl lors d’un souper, après qu’on lui ait dit que le goût de l’huître mettait du temps à se développer, au même titre que celui du fromage bleu. «Moi, quand y’a un bobo sur une graine, j’la croque pas!», réplique du tac au tac la mère de Steven, vive.

Ce genre de répliques pour le moins savoureuses ponctue avec vivacité l’entièreté de Pour réussir un poulet et permet de faire oublier quelques dérives scénaristiques inutiles. Rehaussée par l’univers sonore électro envoutant conçu par Misteur Valaire, la pièce permet, en dépit de son côté caricatural évident, une réflexion sur les injustices qui prévalent dans notre société.

La pièce est présentée jusqu’au 1er novembre 2014.



Cliquez sur "J'aime" pour ajouter nos articles à votre fil Facebook


Vidéos

Photos