Raphaël Gendron-Martin
Journal de Montréal

L'oeuvre de Tremblay a 40 ans

 À toi, pour toujours, ta Marie-Lou - L'oeuvre de Tremblay a 40 ans

Raphaël Gendron-Martin

Dernière mise à jour: 29-04-2011 | 09h44

Créée à la suite de la crise d’Octobre 1970, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou souligne son 40e anniversaire au TNM avec une nouvelle version de la pièce unanimement saluée.

Au bout du fil, à Key West où il habite depuis plusieurs années, l’auteur Michel Tremblay fait part de ses commentaires sur cet anniversaire.

«Ça me fait sentir vieux, ça, c’est sûr! On a fêté les 40 ans des Belles-Soeurs il y a trois ans. C’est sûr que le temps passe. Mais ce qui est formidable, c’est qu’il y ait encore des gens qui soient intéressés à ces pièces-là et à les remonter. Ce sont des pièces qui auraient pu tomber dans l’oubli complètement. De savoir que d’autres générations de metteurs en scène et d’acteurs ont envie de monter et jouer ça, c’est extraordinaire.»

L’auteur dramatique ne sait pas pourquoi cette pièce en particulier est encore régulièrement jouée après quatre décennies.

«Ce n’est pas à moi de demander ça. Mais je crois qu’il faut que l’apport humain d’une pièce soit encore pertinent. Que le texte ait 2 500, 300 ou 40 ans, si ce qu’on dit parle encore aux spectateurs, la pièce ne tombera pas dans l’oubli.»

«J’espère pour Marie-Lou que ses personnages aient de quoi à dire qui soit encore pertinent. Quand on y pense, 40 ans n’est pas vieux pour une pièce. Dans l’absolu, dans l’histoire du théâtre et même de la culture du Québec, c’est une pièce jeune.»

ÉLÉMENT DÉCLENCHEUR

Michel Tremblay se rappelle encore très bien quel a été l’élément déclencheur de la structure si particulière de la pièce À toi, pour toujours, ta Marie-Lou.

«Tout de suite après les événements de la crise d’Octobre, j’étais parti à New York, en novembre 1970. J’étais là pour écrire une pièce et je n’y arrivais pas. Je savais de quoi je voulais parler, mais je ne trouvais pas la façon de le faire. J’avais pensé à une pièce réaliste, mais ça n’allait pas.»

«J’ai vu l’annonce d’un spectacle dans une petite salle du Lincoln Center. C’était un quatuor à cordes qui jouait du Brahms. Je me suis rendu là et ç’a changé ma vie. Si je n’avais pas assisté à ce concert-là ce soir-là, Marie-Lou n’existerait peut-être pas.»

«Parfois, l’inspiration me saute dessus et je la ressens presque physiquement. Quand les quatre musiciens sont arrivés avec leurs instruments et leurs partitions, j’ai eu le flash. Je me suis dit qu’au lieu d’écrire une pièce réaliste, je pouvais écrire comme un quatuor à cordes vocales en installant les quatre comédiens face au public. Avec les quatre personnages qui parlent en même temps ou se chevauchent, je pouvais éviter le plus possible le réalisme.»

PIÈCE LOUANGÉE

Le reste fait partie de l’histoire. Dès sa sortie, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou a reçu des critiques dithyrambiques.

«Ç’a été ma première pièce louangée autant que Les Belles-Soeurs. Ç’a été un succès fantastique et ça m’a redonné une espèce de confiance en moi. J’étais jeune et je me demandais si j’allais être l’auteur d’une seule pièce. Il y avait tellement de gens qui avaient dit que je ne ferais rien d’aussi bon que Les Belles-Soeurs. J’avais cette frousse-là.»

Quarante ans plus tard, le dramaturge souligne que sa pièce a priori sociopolitique est davantage devenue sociale aujourd’hui.

«Les idées politiques que j’avais mises là-dedans à l’époque ont disparu. C’est probablement devenu une espèce de pièce historique. On y parle beaucoup de l’ignorance, surtout au niveau de la sexualité. Les jeunes vont en apprendre sur cette époque. Quand on dit qu’on vient de loin, cette pièce-là en est la preuve.»

Michel Tremblay vient de terminer l’écriture d’un nouveau roman, La Grande Mêlée, qui devrait paraître cet automne. «C’est la suite de mes quatre derniers romans. C’est la dernière partie.»

En février 2012, le Théâtre Jean-Duceppe jouera aussi l’une de ses pièces, L’Oratorio de Noël.

Une portée universelle

La pièce À toi, pour toujours, ta Marie-Lou n’a pas seulement touché le public québécois depuis 40 ans. L’oeuvre de Michel Tremblay a fait l’objet d’une quantité impressionnante d’adaptations à travers le monde.

En date de l’année 2004, la pièce avait été jouée dans 28 productions étrangères, ainsi que 42 productions canadiennes à l’extérieur du Québec. On l’a traduite dans pas moins de 33 langues, dont l’allemand, le catalan, le danois, le polonais, le portugais et l’écossais.

«Le plus beau cadeau que l’on puisse faire à un auteur dramatique de son vivant est de lui monter le plus grand nombre possible de productions de ses pièces», a dit Michel Tremblay.

À ce sujet, l’auteur est particulièrement choyé, puisque plus de 1 440 productions de ses pièces ont vu le jour à travers le monde.

À TORONTO

À toi, pour toujours, ta Marie-Lou a été la première pièce de Tremblay à être jouée au Canada anglais. C’est le Théâtre Tarragon, de Toronto, qui l’avait présentée en premier, en 1972.

Au Québec, la pièce a été jouée à de nombreuses reprises. Quatre des principales productions québécoises ont été mises en scène par André Brassard, dont la toute première, en avril 1971 au Théâtre de Quat’Sous.

Au fil des ans, Béatrice Picard, Monique Mercure, Rita Lafontaine et Pierrette Robitaille ont interprété Marie-Lou. Gilles Renaud, Rémy Girard, Élise Guiltault, Sylvie Drapeau et Michel Dumont ont aussi interprété d’autres personnages.

À toi, pour toujours, ta Marie-Lou a aussi fait l’objet d’adaptation pour la radio et la télévision.

Les retrouvailles de Gill Champagne avec Marie-Lou

Onze ans après avoir mis en scène pour la première fois À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, Gill Champagne s’est replongé de nouveau dans le texte de Michel Tremblay.

C’est à la demande de la directrice générale du Théâtre du Nouveau-Monde que Gill Champagne a accepté de mettre en scène la pièce de Tremblay qui fête ses 40 ans. Lui qui est directeur du Trident, à Québec, Gill Champagne avait travaillé sur Marie-Lou en 2000.

Le spectacle avait été présenté à Québec et au Théâtre Denise-Pelletier, à Montréal. «Lorraine m’a offert son espace. J’ai accepté pour souligner le 40e anniversaire de la pièce, parce que l’on transformait le concept et parce que ça me permettait d’entrer au TNM.»

Dans cette nouvelle mouture, le metteur en scène a fait appel aux comédiens Marie Michaud (Marie- Lou), Denis Bernard (Léopold), Dominique Quesnel (Carmen) et Kathleen Fortin (Manon).

«J’ai déjà travaillé avec Denis et Marie au Théâtre Blanc, à Québec. Mais on n’avait pas collaboré depuis 20 ans. C’est drôle parce qu’à l’époque, j’étais comédien et c’est Denis qui m’avait dirigé», a mentionné Gill Champagne.

PARTITION MUSICALE

Le metteur en scène est embarqué dans le projet il y a plus d’un an. Le travail avec les comédiens a commencé il y a six semaines.

«On est encore dans des marécages et un purgatoire. C’est un projet stimulant, une sorte de partition musicale. Je trouve ça très enrichissant et j’ai essayé d’épurer le spectacle.»

Pour la nouvelle version, Gill Champagne a décidé de tenir l’histoire devant la porte de la chambre des parents. Le décor est aussi différent de la pièce en 2000.

Malgré tout, le metteur en scène n’a pas voulu évacuer complètement ce qui avait été fait il y a onze ans. «J’ai des choses fortes du premier spectacle que j’ai gardées.»

Qu’aime-t-il de ce texte de Michel Tremblay? «C’est un grand cri, une tragédie contemporaine québécoise qui est hyper actuelle encore aujourd’hui. C’est un tableau de la pauvreté urbaine qu’on ne voit pas souvent. Je viens de la campagne et on parle plutôt de la pauvreté rurale. Aussi, je trouve qu’il y a quelque chose de positif malgré l’horreur de l’histoire.»

«La pièce est actuelle parce qu’on y parle de femmes et d’hommes qui sont malheureux dans un couple. Quand on avait joué la pièce il y a dix ans, les jeunes qui étaient venus la voir étaient très troublés. C’est comme un cri de rage, une force avant-gardiste au théâtre.»

CLASSIQUE VIVANT

«J’ai découvert cette pièce à l’âge de 18 ans, quand mon professeur de cégep m’avait obligé à la lire. Je ne savais pas qu’on pouvait parler de ces gens-là sur scène. Ils parlent en joual, c’est leur langage. Il y a aussi une structure du concept qui est le passé versus le présent.»

Aux yeux du metteur en scène, il n’y a pas de doute qu’on a droit ici à un texte de grande qualité. «C’est un classique vivant qui parle de gens qu’on connaît tous. C’est une grande oeuvre et si on la refait aujourd’hui, c’est parce qu’on a encore des choses à dire.»

L’histoire de la pièce À toi, pour toujours, ta Marie-Lou se déroule dans un quartier ouvrier de Montréal, en 1971. Deux soeurs, Carmen et Manon, se revoient pour la première fois depuis la mort suspecte de leur père, de leur mère enceinte et de leur jeune frère, dix ans auparavant. Alors que les deux soeurs échangent avec vigueur sur plusieurs sujets, Léopold et Marie-Lou se mêlent au débat, tels des revenants.

À toi, pour toujours, ta Marie-Lou sera présentée au Théâtre du Nouveau-Monde du 3 au 28 mai.



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