Une vie aux poubelles

 Mine d'ordures - Une vie aux poubelles

Marie-Joêlle Parent
Le Journal de Montréal

Dernière mise à jour: 11-01-2007 | 06h25

«J'ai vu des centaines de personnes qui vivent dans les dépotoirs. Les camions déversent leurs ordures, des gens se battent et crèvent les sacs, les enfants sont pieds nus au milieu des détritus.» Pendant trois ans, un photographe français a investi les dépotoirs du tiers-monde et côtoyé ses habitants. Son exposition Mine d'ordures est présentée à la TOHU. Le résultat est d'une effrayante beauté.

«Quand j'ai débarqué, je croyais que j'étais sur la Lune. Il y a une fumée permanente à cause du méthane et il flotte une odeur nauséeuse», raconte Paul-Antoine Pichard au téléphone.

«On peut croire qu'il fait nuit en plein jour. Il y a des enfants et des personnes âgées qui dorment dans les ordures», dit-il au sujet du dépotoir de Dakar.

«Il m'est arrivé de vomir plusieurs fois sur place parce que l'odeur était insupportable», confie-t-il.

Paul-Antoine Pichard a grandi en France avec des photos de guerre plein la tête.

Passionné du métier dès l'âge de dix ans, il découpait les pages des journaux, pendant que les autres garçons jouaient au foot.

C'est donc sans surprise qu'il se retrouve en 1997 au Sénégal pour un reportage photo sur les fumeurs de crack.

L'expérience échoue cependant, car le milieu est trop dangereux, surtout avec une caméra de 2000 $ autour du cou.

Il se met alors à errer avec les enfants de la rue et aboutit à 20 km de Dakar, dans un dépotoir. Une vision qui changera sa vie.

Monde parallèle

Il découvre une société parallèle, un «quart-monde» qui survit au milieu des ordures, récupère, recycle et vend les bouts de plastique et de métal trouvés.

Un endroit où s'est installée une hiérarchie avec un chef de village.

Sa première expérience avec les recycleurs se déroule plutôt mal.

Ces derniers le prennent pour un voleur d'images et le chassent à coups de crochets.

Mais Pichard est décidé. «Je devais témoigner de ce que j'avais vu, j'en faisais une mission d'être humain.»

Il rentre à Paris et crée une association, Le Troisième OEil.

Il accumule 60 kilos de matériel scolaire et médical et revient sur les lieux.

«Ils ont vu que j'étais un homme de parole et là ils se sont complètement ouverts. Il y a eu un lien très fort qui s'est créé avec les recycleurs de Dakar», raconte-t-il.

Tour du monde

Grace à une bourse, il poursuit ensuite l'expérience pendant trois ans aux Philippines, en Indonésie, au Cambodge, en Thaïlande, en Inde, en Égypte, au Sénégal, à Madagascar et au Mexique.

Il débarque dans les grandes villes et suit les camions de poubelles.

«Dans chaque mégalopole des pays pauvres, il y a des gens qui vivent dans les dépotoirs. Sur toute la planète c'est la même histoire», déplore le photographe.

Dans les pays les plus pauvres comme au Cambodge ou à Madagascar, les enfants mangent ce qu'ils trouvent dans les poubelles.

Ils sont blonds et ont le ventre gonflé, ravages de la dénutrition.

Compassion

À Bangkok, il découvre des gens «les pieds dans la merde» qui s'exclament tout de même «Oh! very poor!», en voyant les photos de ceux du dépotoir de Dakar.

Ou cet homme dans un cimetière du Sénégal qui dit qu'il est certainement plus heureux que les Tchétchènes.

Paul-Antoine Pichard a rencontré des gens qui, malgré leur condition, sont empreints de compassion. «Une leçon de dignité», dit-il.

Choc

À son retour en France, le choc est brutal. Pendant trois ans, son esprit s'égare entre l'Occident et le tiers-monde.

«Il m'était insupportable de voir quelqu'un ne pas finir son assiette. Je me suis engueulé avec de nombreux amis», dit-il.

Avec Mine d'ordures, Paul-Antoine Pichard a donc mis l'esthétique de la photo au service de cette misère humaine indescriptible, espérant secouer les consciences. C'est réussi.

  • Mine d'ordures, l'exposition de Paul-Antoine Pichard, est présentée à la TOHU (Cité des arts du cirque) jusqu'au 10 mars 2007.
  • L'entrée est gratuite.
  • Paul-Antoine Pichard, Jacques Languirand et Marc Saint-Onge donneront une conférence, Dépotoirs d'ici et d'ailleurs: l'envers du décor, le 18 janvier prochain.

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