LE DRAGON BLEULa planète LepageBenoît Aubin 19-04-2009 | 04h00
La fascination exercée par le génie fertile et débridé de Robert Lepage a fini par créer une secte, qui compte des membres dans toutes les grandes villes du monde. C’est la chapelle de ceux qui ont réussi à se procurer un billet pour son prochain spectacle, peu importe où, peu importe lequel. Que ce soit pour des opéras, comme la Damnation de Faust de Berlioz au Met de New York, La Carrière du libertin de Stravinsky à Bruxelles, ou le ballet Eonnagata, créé récemment à Londres, le scénario est partout le même. Et il se répète cette semaine à Montréal, à quelques jours du lever du rideau sur le Dragon bleu au TNM. Peu importe le nombre de supplémentaires qu’on a pu arracher à l’horaire dément de Lepage, la demande de billets est toujours plus grande que l’offre.
IMAGINATION PURELa secte n’est donc pas composée des gens qui, partout dans le monde, ont entendu parler de ce dramaturge Québécois (de Québec), qui a réinventé les arts traditionnels de la scène (monologue, théâtre, opéra, ballet) en y greffant des doses libérales de technologie moderne et d’imagination pure. La secte est plutôt composée de ceux, beaucoup moins nombreux, qui ont eu la chance d’apprécier son travail en personne, de Sydney à Pékin, de Moscou à Ottawa. En fait, l’envergure de la réputation de Robert Lepage (et de sa compagnie de création, Ex Machina) est telle qu’il a maintenant accédé au statut le plus élevé qui soit pour un artiste, celui de destination touristique. Des gens qui ne sont pas des parieurs se rendent à Las Vegas pour y voir Kà, l’extravagante fresque «ninja» qu’il a créée pour le Cirque du Soleil. Le maire de Québec, Régis Lebaume, a bousculé le conseil municipal il y a deux semaines pour s’assurer que le Moulin à images sera projeté pour les cinq prochains étés sur les grands silos des entrepôts à grain du vieux port, un attire-touriste infaillible dans la Vieille Capitale.
FESTIVAL TRANS-AMÉRIQUESLe Dragon bleu est à l’affiche du TNM du 21 avril au 29 mai. Si vous n’avez pas de billet (et ne connaissez personne sur le marché noir), la prochaine séance initiatique à la secte des fans de visu de Robert Lepage se tiendra du 2 au 4 juin, pendant le festival Trans-Amérique avec Eonnagata, la vie du chevalier d’Éon, escrimeur, travesti, espion. Lepage lui-même y danse, avec la danseuse étoile Sylvie Guillem et le chorégraphe de l’heure à Londres ces temps-ci, Russell Maliphant. Trois soirs seulement... De quoi songer à devenir scalper.
Même combatRobert Lepage aurait peutêtre réinventé le théâtre à l'échelle planétaire, même si Michel Tremblay n'était pas passé avant lui. Mais peut-être pas. Qui sait? Michel Tremblay a dit au monde entier que le Québec existe. Grâce à lui, les petites misères d'un vendeur de «pétalons» du Plateau, et de sa mère, collectionneuse de timbres Gold Star, ont acquis une légitimité, une existence, sur les scènes du monde entier. Il a donné au joual ses lettres de noblesse. De quinze ans plus jeune que Tremblay, Robert Lepage, un gars de Québec, a appliqué son génie à se sortir du ghetto culturel qubécois qu'on était en train de créer ici, dans le sillon des oeuvres de Tremblay. Lepage est polyglotte, il est mondialisé. Il explore ce qui a fait capoter les gens de Hérouxville : la mondialisation, le métissage, l'intégration des cultures dans un grand tout planétaire. C'est un peu parce que le Québec existe, qu'il est un endroit au monde, que Lepage peut en partir, pour explorer d'autres horizons, et pour se rendre compte que les hommes sont partout pareils. Robert Lepage a émergé comme un grand dramaturge homologué avec sa Trilogie des Dragons en l987 (une oeuvre qui retraçait, en trois volets, et en plus de six heures, l'évolution de la société chinoise) et de l'idée qu'on s'en fait ici en Occident. Pour des Occidentaux, la Chine est «l'ailleurs absolu, dit Lepage, en marge du Dragon bleu. Le choc avec les cultures orientales ne peut qu'ébranler notre vision du monde, nous remettre en question».
TRIANGLEPlus de vingt ans plus tard, Lepage produit donc un quatrième dragon, le bleu. Un émigrant québécois, établi en Chine pour de bon, voit arriver une ancienne blonde, venue adopter un bébé. Le Québécois a une femme chinoise; une manière de triangle se développe entre eux… et puis voilà: théâtre. Comme c'est du Lepage, il y a plus: de la danse, du visuel, des effets spéciaux, de la symbolique, du vachement songé. Mais à la fin, le message est le suivant: Chine ou Québec, même combat. Deux cultures distinctes, bien que de tailles inégales, vivent le même dilemme: comment se moderniser pour survivre, sans mourir en se modernisant? |