L'IMPRÉSARIO DE SMYRNEDélectables actrices, détestable trioClaudia Larochelle Le Journal de Montréal 13-04-2008 | 12h00
Si elles ne veulent pas pardonner le caractère détestable des femmes qu’elles incarnent, les trois actrices goldoniennes ne les jugent pas durement pour autant, complètement lucides en décryptant leurs failles. Certes, elles devaient jouer du coude. La vie d’artiste féminine leur laissait peu de tranquillité d’esprit il y a deux siècles. «Elles avaient tous les droits, mais on pouvait les leur retirer en deux secondes. Tu peux être au sommet, puis l’instant d’après, on ouvre la trappe et tu tombes, comme s’il ne s’était rien passé», confie Pascale Montpetit. LA VIE RÉELLE Sylvie Drapeau, qui en 1993 jouait sur les planches du TNM la Mirandolina de La Locandiera, du même dramaturge, souligne la traduction réaliste et claire de Marco Micone, son caractère actuel. «Comme le faisait Goldoni, c’est truffé de moments de vie et vraiment pas poussiéreux. Micone a bien cerné les caractères humains. On voit à quel point il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus dans ce milieu», exprime-t-elle. D’où l’insécurité, l’envie, la rivalité et la soif de reconnaissance qui ressortent de l’oeuvre et qui ne sont pas que l’apanage des actrices et cantatrices du XVIIIe siècle. «On est souvent face à des créatrices à qui on ne pourra jamais ressembler et qu’on admire. On en développe une certaine jalousie parce qu’il n’y a rien à faire, on ne leur ressemblera jamais! Il faut vivre avec ce qu’on a d’unique, bâtir là-dessus», observe Sophie Cadieux. À FLEUR DE PEAU Cette vulnérabilité des artistes, mais aussi celle de beaucoup d’êtres humains, émane de cette oeuvre que Goldoni a écrite en 1759, juste avant La Nouvelle Demeure, Les Rustres, La Trilogie de la villégiature et Barouf à Chioggia. «On les trouve épouvantables, pas mal ti-counes, mais quand les masques tombent, on les comprend, ils en deviennent touchants», estime Sylvie Drapeau. «Ils ont l’air d’avoir 3000 dollars de vêtements sur eux, mais ils n’ont pas d’argent pour manger…», poursuit Pascale Montpetit, fascinée par les contrastes dans la psychologie des personnages, par ce qui se cache derrière les apparences. La musique du compositeur Yves Morin, qui au dire du trio unanime envoûte nos oreilles, ajoute aussi à cette humanité, apportant un éclat savoureux à la pièce montée par Béchard avec un souci du corps qui, dans cette pièce, n’est pas juste érotisé, mais aussi lieu du désordre, extraverti, libre de s’exprimer sans retenue. Un pur bonheur cathartique qui aura peut-être un effet contagieux jusque dans le public.
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