DROITS D'AUTEURDes artisans plagiés et flouésDavid Patry Le Journal de Montréal 18-12-2007 | 12h13
L'ébéniste Benoit Émond n'en revenait tout simplement pas lorsque sa mère a trouvé dans un magasin d'escomptes de Québec la copie conforme d'un jouet qu'il a inventé et qu'il fabrique de ses mains dans son atelier de Saint-Rochdes- Aulnaies. Le petit canard de bois, muni de roues et d'une tête pivotante, était affublé d'une étiquette made in China. «C'était exactement la même chose. Et il le vendait 1,99 $. Moi, ça me coûte au moins 4 $ juste pour le faire», déplore l'artisan, rencontré à son kiosque du Salon des métiers d'art de Montréal. Sans trop le savoir, l'ébéniste venait de rejoindre le groupe grandissant des «plagiés». «Ça arrive de plus en plus souvent, explique le directeur général du Conseil des métiers d'art, Serge Demers. C'est à cause de l'envahissement des marchés par des produits asiatiques, dont la Chine. Ces payslà ne respectent pas les conventions en matière de droit d'auteur», déplore-t-il. Les histoires d'horreur fusent lorsqu'on parle de plagiat aux exposants du Salon des métiers d'art de Montréal. Le céramiste-designer de Montréal Guy Simoneau affirme avoir été témoin de phénomènes louches lors de ses derniers passages au salon de Toronto. «Chaque année, on voyait les mêmes personnes qui venaient photographier nos pièces», indique celui qui se démène chaque jour pour réinventer les ensembles de vaisselle. Au Salon de Montréal, on a décidé de réagir en interdisant les caméras à l'intérieur des murs de l'exposition. «Mais ça ne nous blinde pas, souligne Serge Demers. Les plagiaires peuvent toujours acheter s'ils tiennent à copier.» Pointe de l'iceberg Une dizaine de cas sont répertoriés par année. Le Conseil des métiers d'art du Québec se dit inquiet de ce phénomène qui sévit davantage depuis environ une dizaine d'années. Et encore, il ne s'agirait que de la pointe de l'iceberg. «C'est très difficile de cerner l'ampleur du problème, explique Serge Demers. Les pièces copiées ne se retrouvent pas nécessairement en vente sur ton propre marché. Souvent, on ne s'en rend jamais compte. C'est un phénomène universel, c'est ça qui est dramatique!» Les objets créés par les artisans sont des oeuvres d'art, des objets uniques qui ont été façonnés à la main et dont le prix de détail est nécessairement plus élevé. Les copies, faites à la machine, se vendent moins cher. «Pourquoi acheter un objet 40 $ quand tu peux l'avoir pour 6 $? questionne le directeur général du Conseil. C'est vraiment une plaie et c'est, à long terme, très dangereux pour nous.» Des impacts L'ébéniste Benoit Émond vit les effets pernicieux de la copie. Il arrive que des clients lui disent qu'ils ont vu son jouet moins cher ailleurs. «Ce qui est encore plus dangereux, dit-il, c'est que les gens pensent qu'on les achète dans ces magasins-là et qu'on les revend plus cher.» Benoit Émond, comme plusieurs autres artisans, craint pour l'avenir même de son métier. «S'ils font ça avec tous mes jouets, c'est certain qu'il va falloir que je change de travail», conclut le jeune homme de 30 ans, qui a repris la relève de son père dans l'entreprise familiale. Aux grands maux les grands moyensLes faussaires poussent parfois l'audace jusqu'à vendre leurs produits directement au Salon des métiers d'art. La direction a dû prendre les grands moyens pour assurer l'authenticité des produits qui s'y trouvent. «C'est déjà arrivé qu'on attrape des tricheurs», confirme le directeur général du Conseil des métiers d'art. Il y a deux ans, un client du Salon des métiers d'art s'est plaint d'avoir trouvé une étiquette made in China dans la rembourrure d'un manteau qu'il y avait acheté. L'appât du gain est grand. Plus de 250 000 visiteurs arpentent les 450 kiosques d'artisans du salon chaque année. Vendre des copies peut être un exercice fort lucratif. Mais l'organisation veille au grain. Autorisation Chaque produit mis en vente au salon doit être autorisé par le Conseil. Deux personnes travaillent à longueur d'année à ce dossier. Des évaluateurs passent pendant la période d'exposition pour vérifier si les produits sur les tablettes sont bien ceux qui sont autorisés. «Dès qu'il y a un doute, nous faisons une investigation, explique Serge Demers. On va même jusqu'à visiter les ateliers de l'artiste pour voir si c'est vraiment lui qui les fabrique.» Un exposant qui serait pris à tricher se ferait expulser. «La tolérance zéro pour nous est un principe fondamental, indique le directeur général. Il en va de la crédibilité de notre événement.» Une lutte coûteuseÉbénistes, céramistes, joailliers et autres artisans se trouvent complètement démunis devant le phénomène du plagiat. Le combat qu'ils mènent se fait à armes inégales. Pour faire valoir ses droits, l'ébéniste Benoit Emond pourrait embaucher des avocats spécialisés et s'engager dans une coûteuse lutte pour la reconnaissance de ses droits d'auteur. «Je commence le matin à 7 h, et je termine le soir vers 21 h. Je n'ai pas vraiment de temps à consacrer à ça», dit-il, résigné. «Les artisans, individuellement, n'ont pas les moyens de se payer un avocat», souligne le directeur général du Conseil des métiers d'art du Québec, Serge Demers. Les 800 membres de l'organisation gagneraient en moyenne entre 25 000 $ et 26 000 $ par année. Les démarches judiciaires sont également compliquées. «Souvent, l'importateur et le distributeur ne savent même pas qu'un objet est copié. Il faut remonter à la source et la preuve est compliquée à faire», explique Serge Demers. «Faire valoir tes droits dans cette mer de produits-là, c'est une catastrophe», ajoute-t-il. Redoubler d'ardeur Pour sa nouvelle collection de céramique, Guy Simoneau a décidé de suivre les conseils d'un collègue. «Je photographie toutes les pièces que je crée. Je mets les photos dans une enveloppe et je me l'envoie par la poste, sans l'ouvrir.» Le sceau de la poste certifie la date de création. Une idée ingénieuse pour prouver qu'on est réellement le père d'une idée. «Ça fait partie des trucs qu'on peut avoir. On le recommande», indique Serge Demers. De son côté, Benoit Émond a décidé de redoubler d'ardeur pour battre les faussaires. «Je me suis dit que je ferais des modèles encore mieux, dit-il d'une manière convaincue et convaincante. Ils ne peuvent pas encore copier l'imagination», philosophe-t-il. En quête d'un certificat d'authenticitéLes oeuvres des artisans québécois auront bientôt une façon de se démarquer des copies. Le Conseil des métiers d'art du Québec est à mettre sur pied un certificat d'authenticité, garantissant qu'un objet est fait à la main, selon les règles de l'art. «On pense que c'est la meilleure façon de se démarquer», affirme le directeur général, Serge Demers. Dans certains magasins, les objets émanant des métiers d'art côtoient ceux fabriqués en usine. S'ils ne savent pas pourquoi un des deux est plus cher, les consommateurs prendront logiquement le moins cher. Le Conseil des métiers d'art fait le pari que si l'objet fait à la main est muni d'une certification qui l'identifie formellement, le consommateur sera davantage porté à l'acheter. Assurer la qualité «Nos membres attendent ça avec beaucoup d'intérêt», assure Serge Demers. Mais une telle certification demande des balises et des contrôles, pour en assurer la qualité. Déjà, un plan d'affaires a été demandé à l'École des Hautes études commerciales de Montréal (HEC). Les conclusions seraient positives. «Si ça va bien, ça devrait être implanté en 2009», indique Serge Demers. |