MARC BÉLAND ET ALAIN ZOUVIActeurs et citoyensClaudia Larochelle Le Journal de Montréal 17-11-2007 | 05h00
De leur propre aveu, Béland et Zouvi ne jouent plus tout à fait aujourd’hui pour les mêmes raisons qu’à leurs débuts. Réagissant aux injustices, aux bouleversements sociaux, aux manifestations inquiétantes du désordre planétaire, ils sont plus conscients de monter sur les planches en portant un message, pour faire réagir ou toucher plus qu’avec l’intention d’être aimés. «Je suis acteur, mais aussi humain et citoyen. Sur une scène, en assumant un personnage, c’est mon humble façon d’intervenir, de dénoncer des choses qui n’ont pas d’allure», note Béland. Son partenaire de théâtre et lui s’entendent aussi pour dire que consciemment ou non, c’est en partie pour éviter les manifestations de la rhinocérite qu’ils ont un jour choisi de gagner leur vie comme acteurs. «Devenir acteur, c’est peut-être parce qu’on a dit non à quelque chose, quelque chose qui ne passe pas. Les raisons évoluent avec l’âge aussi», poursuit l’acteur. ACTION RÉACTION En interprétant Bérenger, qui représente l’humain dans la pièce, celui qui voit les collègues autour de lui se déshumaniser pour suivre les rangs du troupeau de rhinocéros, Zouvi, dont les grands-parents sont morts dans des camps de concentration, se rapproche des sujets qui viennent le plus le chercher. Il réagit à tous les propos sur l’enrôlement et sur l’embrigadement des esprits. «Ce qui touche l’injustice humaine, je ne comprends pas ça, comme le fait qu’on ne puisse pas aimer la personne à côté de nous, et je le dis quitte faire gnangnan,c’est ce qui ouvre toutes les portes à la vie», précise Zouvi qui n’est pas prêt comme Bérenger à prendre les armes pour défendre la justice. «Jouer Jean, c’est sûr que ça représente une sorte d’exutoire pour l’in- transigeant en moi», déclare pour sa part Béland. Tous deux avouent qu’une bête qui s’apparente au rhinocéros tente quelquefois d’émerger, ailleurs que lorsqu’ils sont dans leur personnage sur les planches du TNM… «Au volant par exemple!» précisent les deux acteurs. L’inter- prète de Jean rappelle que c’est l’ex cès de colère qui déclenche la métamorphose chez son personnage. «La bête, ça peut aussi être les choses qu’il a dû sacrifier pour le travail, celles qui ressurgissent. On refoulé et tout à coup, notre corps réagit. Au fond, le rhinocéros devient ce que chaque spectateur veut bien que ça devienne», poursuit-il. LA TRANSFORMATION Le personnage de Jean est le seul que les spectateurs verront se transformer physiquement sur scène, arborant notamment un masque gaz en guise de tête de rhinocéros et faisant référence aux militaires, notre asphyxie aussi, à la difficulté de respirer dans la pollution, mais aussi de reprendre son souffle dans la frénésie du quotidien de performance. La symbolique du masque est ainsi chargée de sens. Jean-Guy Legault, le metteur en scène, qui en est à sa première mise en scène au TNM, a par ailleurs misé sur un jeu très corporel qui n’est pas étranger au duo d’acteurs. C’est surtout le rôle joué par Béland, connu il y a quelques années comme danseur moderne pour la compagnie de danse La La La Human Steps, qui exige le plus de virtuosité physique lors de sa déshumanisation. La proposition du metteur en scène avec cette pièce a non seulement penché du côté d’un jeu physique, mais aussi dans une transformation importante de la création originale du dramaturge maître de l’absurde. «Une de ses grandes forces, c’est de s’approprier le texte de le prendre bras le corps au risque de déplaire au public.» «D’après Jean-Guy (Legault), poursuit Béland, Ionesco n’aurait pas été en désaccord avec ça parce que pour l’auteur, c’était très important que le théâtre provoque, que ce soit dérangeant de mille et une façons.» Si on demande aux acteurs qui répètent depuis de nombreux jours si cette pièce risque de provoquer, de brasser les gens, ils n’hésitent pas dire qu’ils le souhaitent vraiment, que leur métier sert pas mal réveiller ceux qui portent le virus de la rhinocérite. Lavez-vous les mains. Rhinocéros, d’Eugène Ionesco, mise en scène de Jean-Guy Legault, avec Marc Béland, Alain Zouvi, Geneviève Bélisle, Annick Bergeron, Luc Bourgeois, Éric Cabana, Vincent Côté, Michèle Deslauriers, Benoît Girard, Diane Lavallée et Évelyne Rompré. Au TNM du 20 novembre au 15décembre. |