LISE DIONLe besoin de faire rireAgnès Gaudet Le Journal de Montréal 27-10-2007 | 05h00
Pour Lise Dion, être l’invitée de Michel Drucker a été la cerise sur le sunday de ses 20 ans de métier. Quand elle l’a appris au téléphone, l’an dernier, son cœur n’a fait qu’un bond et elle a pleuré toute la journée, déchirée entre les larmes de joie et celles du trac. L’humoriste a toujours été surprise par les échelons que lui a fait grimper sa carrière. l’ADISQ en 1997, quand son premier one-woman-show remporté trois Félix, elle était la première sous le choc. «Je n’en reviens pas d’avoir fait ce chemin, confie-t-elle. Je n’ai jamais été carriériste ou opportuniste. Je n’ai jamais pensé à ça.» Ce métier, Lise l’entrevoyait comme une passion. Dès l’école primaire, elle s’était aperçue qu’elle avait un certain talent. Sans essayer d’être drôle, elle déclenchait déjà les rires. Mais jamais elle n’aurait cru qu’un jour elle cumulerait mille spectacles et plus de 750000 billets vendus. LE TI-CUL DU DUNKIN Quand Lise Dion regarde derrière, les souvenirs refont surface en rafale. Elle se rappelle ses meilleurs moments, le jour ou Louise Richer l’a découverte au Club Soda, «les chaises l’envers sur les tables pendant que des gars balayaient, comme dans les films», se souvient- elle. Elle cite quelques succès touchants, avec le numéro du Dunkin’ Donuts, celui du Point G, ses premiers trophées, les bouchées partagées à la table des grands minuit le soir: «Clémence, Yvon qui t’écoutent, te trouvent drôle, qui partagent leur vie avec toi, le ti-cul qui vendait des beignes.» Avec son éternel sourire aux lèvres, Lise Dion se raconte et s’exclame avec franchise: «Vingt ans de carrière! Les épaules me descendent. Je suis fatiguée. Mais en même temps, je me dis: Mon Dieu, c’est donc ben passé vite. Ça n’a pas d’allure.» QUESTION DE SURVIE Lise et son équipe ont mis sept mois à produire son nouveau DVD. Ils l’ont fignolé. L’humoriste a regardé certains passages comme on regarde de vieilles photos, les yeux mi-cachés «entre les doigts». Elle s’est trouvée un peu lente parfois, mais s’est fait rire aussi et elle a découvert avec plaisir que beaucoup de son matériel a bien vieilli. Avec beaucoup de persévérance, on peut réaliser ses rêves. Lise Dion en est la preuve. Mais son endurance, elle l’attribue aussi à d’autres facteurs. «On n’imagine pas ce que ça prend comme couilles, comme énergie et patience pour y arriver, dit-elle. Par moments, j’étais inconsciente et parfois j’ai foncé parce que je n’avais pas le choix. C’était une question de survie. J’étais monoparentale, et le salaire des bars arrondissait le salaire de serveuse. C’était rough, mais j’avais le guts de le faire, même devant des gars saouls qui n’en avaient rien à foutre que je sois là.» Il y a eu des moments sublimes, d’autres très ardus, quand notamment Lise a été malade, épuisée par trop de travail, donnant jusqu’à 24 shows en 30 jours. Aujourd’hui, Lise Dion avoue qu’elle ne pourrait recommencer le par- cours, mais si c’était à refaire partir du jour un, la route serait la même. «On est ce qu’on est, dit-elle et si on enlève un morceau, ça débalance le reste. Parfois, je me demande pourquoi j’ai vécu ça, dans les bars, dans les prisons entre deux danseuses, mais jamais je n’ai mis en doute les raisons de ma démarche. Le besoin de faire rire était plus fort que tout le reste.» PAS POUR L’ARGENT Oui, Lise Dion a fait de l’argent. Avec 1000 shows derrière la cravate, c’est sans doute un peu normal. Qu’on lui en parle à la télé, elle comprend. «Les gens veulent te faire dire que tu fais de l’argent. C’est la mentalité judéo-chrétienne, c’est ben québécois.» «C’est sûr que j’ai fait de l’argent, poursuit-elle, mais je n’ai jamais fait ce métier pour ça et l’argent ne m’a jamais changée. Je n’ai jamais regardé le monde dans la salle en me demandant combien ça allait rapporter. La journée où tu fais ça, tu n’aimes plus ton métier. Quand j’accepte de faire un show, je veux savoir pour qui je le fais, savoir si c’est du monde que je vais aimer. Si le monde savait comment c’est plate d’accepter un contrat juste pour l’argent.» «Lise a mis dix ans pour arriver à bien gagner sa vie comme humoriste, ajoute son gérant et conjoint Daniel Senneville. Elle a crevé de faim pour nourrir ses enfants. Elle a eu de la misère à payer son loyer. Si on échelonne ça sur 20 ans, je ne suis pas sûr que ça équivaut au salaire d’un avocat.» SACS À SURPRISES Et puis l’humoriste a encore des goûts modestes. Elle aime les magasins à 1 $, préfère dépenser 100 $ dans trois boutiques différentes, plutôt que de faire un gros achat de 1000 $. Au début, elle était gênée de se promener dans la «décapotable» qu’elle s’était payée. Au début aussi, elle a dû mettre la pédale douce sur les cadeaux, pour ne pas rendre ses proches mal à l’aise. Sa générosité n’a jamais diminué. À la fin du tournage de Laura Cadieux, après quelque 13 heures de boulot, elle est partie acheter des «sacs à surprises» qu’elle a remis à tous les techniciens, ceux de Juste pour rire aussi. Une façon gentille de leur dire merci. Lise Dion se souvient d’où elle vient, elle enfant unique qui vivait pauvrement avec sa mère après le décès de son père. Elle qui a commencé travailler à l’âge de 13 ans dans les shops et les magasins. La fille n’a pas changé. Ce qui changé, c’est la qualité de vie que le métier et l’amour du métier lui apportent. «Ça m’a permis de goûter plein d’affaires, de lire, de voir plein d’affaires. Mais ma place, je ne l’ai pas volée, dit-elle. C’est pour ça que je supporte mal quand les gens parlent contre Céline Dion. Y a rarement être humain capable de faire ce qu’elle a fait pour se rendre où elle est rendue. C’est phénoménal. Ça dépasse l’entendement.» Le DVD Lise Dion 20 ans d’humour sera en magasin le 30 octobre. Cet hiver, l’humoriste écrira le livre sur l’histoire de sa mère. Elle étudie aussi des offres télé et songe à son troisième one-woman-show, loin d’être à court de sujets. Un DVD bien rempliLES PERLES Dans le DVD de Lise Dion, 20 ans d’humour, on retrouve un total de près de quatre heures de matériel, un efficace antidote à la morosité. Elle nous fait rire aux larmes avec son premier one-womanshow, qu’on a vu à la télé il y a une douzaine d’années. Dans ce show fantastique, elle rit de son poids en racontant son dernier essayage de maillot de bain dans une boutique, et sa difficulté à porter le G-string. Elle demande le divorce de ses adolescents pour incompatibilité de caractère et leur laisse la garde du père. Elle se prend au sérieux en faisant le ménage à la maison en imitant notamment les Ginette Reno et Lara Fabian. Elle raconte, saoule morte, comment elle a accroché le bras d’un policier en roulant 150 km heure dans une zone de 50, un vrai Olivier Guimond au féminin. Elle enfile la burka musulmane et en énumère les inconvénients. Elle raconte comment, devenue célibataire, elle s’applique à être sexy pour faire craquer les hommes, avec ses talons aiguilles hyper inconfortables, ses lèvres bien humectées et son maintien quasi surhumain sur un haut tabouret. L’humoriste fait aussi un juteux numéro sur le fameux point G: «Toutes les femmes ici ce soir qui ont trouvé leur point G, levez-vous!» lance-t-elle. Évidemment personne ne se lève. «Je suis contente de voir que je ne suis pas toute seule! ajoute-t-elle. Moi non plus, je l’ai pas ce chris de morceau- là! Faut-tu le faire venir des États-Unis?» Outre ce spectacle, on la retrouve lors de ses premières expériences professionnelles, quasi méconnaissable, aux émissions Ad Lib avec Patrick Huard et Bla Bla Bla aux côtés d’un jeune Normand Brathwaite, à L’enfer c’est nous autres, au Festival Juste pour rire. On la voit dans le numéro qui l’a rendue célèbre, celui du Dunkin’ Donuts. Plein de moments inédits tournés spécialement pour les 20 ans sont aussi du DVD. Lise se raconte également en entrevue et plusieurs connaissances du milieu commentent sa vertigineuse ascension: Gilbert Rozon, Michel Courtemanche, Gilles Latulippe, Denise Filiatrault, Yvon Deschamps et plusieurs autres. CE QU’ILS ONT DIT «Nous autres on t’aime. Si toi tu
trouves que t’es pourrie, pis que tu
veux pas faire ce métier, va-t’en
chez vous.» «Elle a le doute très sain. Le doute
des grands». «Lise avait préparé un texte sur
Claude Blanchard, mais il n’était
pas d’humeur à l’entendre. Elle lui
a quand même présenté sa capsule
en ondes. Il n’a pas eu un rire.
Rien. Ça lui tentait pas. Lise aurait
pu remettre sa carrière en doute.
Ça lui a donné des éperons pour se
battre et mieux cibler son public.»
«J’ai dit: Lise, mets pas tous tes
oeufs dans le même panier. C’est
bien beau faire l’humoriste. C’est
bien, tu le fais bien et les gens
t’adorent. Mais un jour tu vas
avoir envie de faire autre chose…
de chanter ou de jouer comme
actrice.» «La première fois que je l‘ai vu
habillée en fille de Dunkin’
Donuts, je n’ai pas eu d’hésitation.
J’ai dit: C’est beau, tu fais les Lundis
Juste pour rire dans trois
semaines. Le premier soir, elle
eu une standing ovation. Je n’en
revenais pas. Elle, elle avait une
face d’enterrement. Elle ne réalisait
pas ce qui lui arrivait.» «Cette fille venait du Dunkin’Do-
nuts, une histoire extraordinaire.
Elle est tellement déterminée et il
faut le dire, c’est au moins la moitié
du succès, la détermination.»
«Les gens disent pas: on va aller
voir le spectacle de Lise Dion. Ils
disent: on va aller voir Lise Dion.
C’est comme une grande chum,
l’espèce de confidente de tout le
monde, celle qui avec ses propos
réussit à rejoindre tout le monde.»
LES COMMENTAIRES DE LISE SUR LE DVD «Moi qui n’avais dans ma vie gagné qu’une médaille de dictée en sixième année, et qu’on m’avait retirée après une semaine, dans le temps où on n’avait le droit de la garder, j’ai gagné trois prix l’ADISQ (premier show en 1997). J’ai tout de suite cherché mes enfants dans la salle: Ils sont où, mes enfants? J’ai couru dans la salle pour les embrasser.» «La première année j’ai eu la chienne! Quand je suis arrivée sur le plateau de tournage (de Laura Cadieux) j’ai dit: Qu’est-ce que j’ai fait là?» «Je rentre pas sur le bout des pieds. Je rentre (sur scène) avec du chien. Ça m’est arrivé de ne pas le faire. Mais depuis le premier show, je rentre avec du mordant. Je leur dis (aux gens du public): Inquiétez-vous pas. Desserrez vos cravates et enlevez vos bas de nylon, ça part. J’t’arrivée. Si tu doutes, tu vas partir tout croche. Faut que tu partes d’aplomb. Avec la combativité des gars, t’as de bonnes chances que ça passe.» |