JANINE SUTTODes étoiles dans les yeuxClaudia Larochelle 05-08-2007 | 14h27
Vêtue de ses pantalons collants blancs, ses espadrilles aérodynamiques, le minois rosé et souriant, ravie de respirer l’air, s’en mettre plein la cage thoracique, peut-être chantonner une ballade, un air de Claude Dubois qu’elle écoute en boucle dans son logis semblable aux maisons de poupées, on n’a pas de mal à imaginer la comédienne traverser Stanley Park avant une représentation au Waterfront Theatre de Vancouver. Vancouver… Madame Sutto a tellement hâte d’y être en janvier, lorsqu’elle terminera cette tournée pancanadienne à laquelle elle n’était pas certaine de prendre part et qui débutera en septembre à Sainte- Geneviève. Son Afrique Si elle avait su lire l’avenir il y a deux ans, elle se serait non seulement vue partir en tournée avec la gang de comédiens d’Août – Un repas à la campagne, mais elle se serait aussi vue dans le désert du Sahara, au Maroc, sous une tente berbère, partageant un tagine avec son amie la comédienne Monique Miller. En mars dernier, elles y étaient toutes les deux avec un petit groupe de voyageurs. Avide de liberté, la comédienne a fait garder sa fille Catherine, une trisomique de 49 ans qui vit toujours avec elle, et s’est lancée dans cette aventure de deux semaines en terre africaine. Vive et allumée, prête à affronter les tempêtes de sable et ces méchants dromadaires qui ne lui plaisent vraiment pas, elle s’est amusée, sachant que plus tard il y aurait ce rôle de Paulette à reprendre, un personnage qui avait plu au public de La Licorne en avril 2006, lorsque la création de Jean Marc Dalpé y avait été présentée pour la première fois. La vie retrouvée Elle retrouvera donc cette dame de 86 ans qu’elle a peaufinée, sculptée et raffinée avec toute son expérience scénique et humaine, lui donnant des couleurs et mimiques uniques. «Paulette n’est pas une emmerdeuse qui fait du bruit, elle fait son affaire dans son coin en fumant ses cigarettes», explique-t-elle, spécifiant au passage que ses petits-enfants ont rigolé de voir leur mamie fumer. Comme elle, Paulette aussi est une arrière-grand- mère.Elle règne secrètement dans la maison de ferme familiale, qui a connu de meilleurs jours et qui, par un chaud mois d’août, tourbillonne pendant qu’un repas se prépare avant la visite de gens de la ville. «Dalpé a toujours écrit pour des hommes d’une façon crue et violente. Là, c’est tout autre chose avec des générations de femmes et un sous-texte qui éclate à la fin.» Ne ratant pas une première de théâtre, pouvant parfois assister à deux ou trois pièces dans la même semaine, madame Sutto parle avec des étoiles dans les yeux de la scène que ses pieds menus fouleront à nouveau. Juste à y penser, elle referait jouer la musique de Dubois. «Besoin de travailler rien que pour vous donner, car je ne pourrais pas exister…»
La force de l'âgeCe sont les couchers de soleil que Janine Sutto préfère regarder à travers la fenêtre du 17e étage de l’immeuble qui l’abrite. La dame respire la sérénité. Elle en est là, sûre que les remords et la culpabilité ne valent rien, qu’ils usent. L’actrice n’a même pas besoin d’ouvrir la bouche pour nous donner quelques leçons de sagesse. Janine Sutto est probablement la personnalité québécoise qui a été le plus souvent interviewée au cours de sa vie professionnelle. Elle a répondu des centaines de fois aux mêmes questions, ce qui ne semble pas la déranger, comme si, entourée de ses trophées, bibelots, souvenirs de théâtre, photos d’amis dont beaucoup sont disparus et de ses proches, elle se sentait en confiance, concentrée et alerte. Nul doute qu’elle demeure vive, moqueuse et décidée, commeil y a 30 ou 40 ans, quand les rôles pleuvaient pour elle, que le monde et la scène étaient à elle, au pinacle du succès. «À ce moment-là, ça peut paraître étrange parce que je suis relativement en forme pour mon âge, mais je ne faisais pas attention à moi. Je n’ai jamais fumé, mais je ne déjeunais jamais, je me couchais tard, pouvant même passer deux ou trois nuits sans dormir…» Non, elle n’était pas un modèle de sagesse. Il y a 25 ans, elle a commencé à surveiller son rythme de vie, sommeil, alimentation et exercice physique. Pas avant. La force de l'âge Mariée deux fois, mais amoureuse plusieurs fois, mère de Catherine, qui habite toujours avec elle, et de l’actrice Mireille Deyglun, des jumelles qu’elle a eues à 37 ans, dame Sutto estime qu’il n’y a pas de recettes miracles, qu’à part un seul lifting reçu à 58 ans, et qu’elle n’a jamais regretté d’ailleurs, elle remercie la force de ses gènes. Contrairement à la chanson de Ferland sur la beauté des femmes de 30 ans, elle croit que c’est après qu’elles gagnent en splendeur. «Prenez ma fille Mireille, par exemple. Elle est plus belle maintenant que jamais auparavant. Ça peut être magnifique pour une femme de vieillir, encore faudrait-il que la société ne nous rende pas la vie si dure.» Lorsqu’elle avait 20 ou 30 ans, l’artiste se rappelle ne pas l’avoir eue si facile, qu’elle se posait beaucoup de questions, qu’une souffrance l’habitait perpétuellement. À 65 ans, elle se rappelle être «grimpée aux murs», plus forte et assumée que jamais en tant que femme et mère de famille. «Avant, je me suis aussi sentie mal avec le fait que je ne réussissais pas tout magnifiquement, tiraillée entre le travail et la famille. J’avais au moins la qualité de pouvoir fermer le rideau, de départager la scène et le privé.» Le naufrage Avoir 86 ans lui plaît un peu moins… «De Gaule disait que la vieillesse est un naufrage. Eh! bien, c’est vrai! Un naufrage physique, c’est certain. C’est fâchant de ne plus pouvoir faire ce qu’on veut, de voir ceux qu’on aime partir. Au moins je peux encore jouer au théâtre. On m’appelle encore.» Si elle est toujours aussi efficace, agréable avec ses partenaires de scène et aimée du public, elle sent bien sûr les frasques du temps, enrage contre ces textes qui ne s’apprennent plus aussi facilement qu’avant… Août – Un repas à la campagne, une pièce de Jean Marc Dalpé dans une mise en scène de Fernand Rainville. Avec Janine Sutto, Catherine De Léan, Dominique Leduc, Sophie Clément, Henri Chassé, Pierre Collin, Jacques L’Heureux. En tournée au Québec dès le 20 septembre et au Théâtre du Rideau Vert du 30 octobre au 10 novembre. |