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Émilie Bibeau - Transcender le chaos
© Le Journal/Pablo Durant
Émilie Bibeau

ÉMILIE BIBEAU

Transcender le chaos

Claudia Larochelle
18-10-2008 | 04h00

En pleine ascension, la charismatique Émilie Bibeau embrasse un des rôles les plus corsés de sa carrière d’actrice.

Dans la peau de la Caddy du Bruit et la Fureur de William Faulkner, c’est une partie de l’Amérique qui s’ouvre à elle, son côté sombre et les tourments d’une société symbolisée par une famille qui a marqué la littérature du XXe siècle.

Bien sûr que ce personnage lui va comme un gant. Émilie Bibeau manie avec grâce et subtilité l’art de passer du drame à la comédie, de jouer la fillette de huit ans et la femme de trente l’instant d’après dans une même pièce.

Le tout avec conviction, rapidité d’exécution et intelligence dans le regard. Faut dire que l’actrice de 28 ans fait bien ses devoirs, comprend les textes qu’elle décrypte, les farfouille avec curiosité et réel intérêt.

C’est sans doute beaucoup pour ça qu’elle est en demande, qu’elle fait partie des têtes d’affiche de sa génération et qu’elle ne cesse de travailler depuis sa sortie du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, en 2002.

PERSONNAGE-CLÉ

Dans Le Bruit et la Fureur, son personnage de Caddy, dont le destin est la clé de toute l’histoire, donne à l’actrice la possibilité d’explorer des zones complexes typiques à cette fille aux méandres psychologiques peu banals.

«Elle a un rapport complexe avec la séduction, elle a presque accepté qu’elle avait un destin perdu ou condamné aussi, j’aime tirer sur toutes ces ficelles en même temps», souligne Émilie Bibeau.

Francis Ducharme, Pierre-François Legendre et Patrick Hivon incarnent les frères de Caddy: Quentin, l’aîné, qui entretient une relation ambiguë avec sa soeur, Jason, l’enfant détesté par les autres, le plus logique et rationnel, ainsi que Benjamin, le frère qui accuse un retard intellectuel et qui est passionnément épris de sa Caddy.

Tous des Compson, ils appartiennent à une famille aristocratique du sud des États-Unis que la guerre de Sécession a dépouillée de ses possessions.

À travers quatre parties narrées dans cette adaptation théâtrale de Pierre-Yves Lemieux par les frères, et la soeur dans le dernier segment, Faulkner relate trente années au sein de cette famille marquée et en perte d’identité après la Guerre civile du XIXe siècle et au bord de la crise économique de 1929.

L’AURA FAULKNER

Si cette oeuvre se veut un récit du désordre de l’esprit, elle en est aussi une faite d’analepses, de digressions, de complexités narratives avec les changements de narrateurs, les événements qui s’enchaînent en dépit de toute logique, etc.

Émilie Bibeau évolue bien dans cette histoire empreinte d’un étrange chaos. Portée au théâtre pour la première fois en français, cette pièce transporte l’actrice.

Entourée de camarades de scène qu’elle admire, avec qui elle prend plaisir à jouer, elle a moins de mal à insérer ses pieds dans les chaussures de la misère, à vivre sur scène intensément avec en sourdine l’aura de Faulkner.

La fureur de vivre

Elle est de celles qu’on inviterait d’emblée dans nos partys, celle qui doit bien consoler les peines de ses copines, avec son humour bien à elle, sa façon d’être sérieuse aussi l’instant d’après.

Émilie Bibeau conquiert le coeur du public et savoure ce moment de grâce, se croisant les doigts pour qu’il dure.

Charmante avec ses yeux de biche très piquants qui ramènent inévitablement à l’Italie de ses ancêtres pas si lointains, Émilie Bibeau a fait sa marque auprès des Québécois qui suivent religieusement le téléroman Annie et ses Hommes.

Pendant quatre ans, elle a donné crédibilité et sensibilité au personnage de Rosalie, une déficiente intellectuelle.

Bien que ce soit surtout ce rôle qui l’ait révélé au grand public, c’est au théâtre qu’elle a le plus joué, passant des rôles dramatiques aux comiques.

On se souviendra longtemps de sa performance dans Le vrai monde? de Michel Tremblay ou dans Là de Serge Boucher, deux grands textes de notre dramaturgie québécoise à travers lesquels elle a révélé l’ampleur de son répertoire.

© Le Journal/Pablo Durant
Émilie Bibeau

SON CÔTÉ TREMBLAY

Sur les planches dans cette dernière pièce, elle a côtoyé de près Guylaine Tremblay. Dans Annie et ses hommes aussi elle a partagé plusieurs scènes avec cette actrice authentique qui a l’affection du public depuis quelques années. Et oui… on lui a souvent dit qu’elle lui ressemblait. L’énergie, le regard, l’humour, le sourire, la franchise qui émane d’elle…

«Ça me fait bien plaisir chaque fois qu’on me le dit. Je la trouve très talentueuse, généreuse, vive et intelligente. Elle ne s’assoit jamais sur ce qu’elle fait et c’est une bonne rassembleuse au sein d’une équipe de création», précise la comédienne.

Comme celle qu’elle admire et qui est devenue une amie, Émilie Bibeau n’est jamais cantonnée dans un seul et même genre de rôle, pouvant passer de la cocotte à la nerd, de la troublée à l’équilibrée, de la drôle à la tragique.

Elle se servira de ces multiples couches pour devenir cette Caddy de Faulkner, une jeune femme peu simple, comme une poupée gigogne faite de mille couleurs et de mille chagrins.

L’ITALIE SUR LE COEUR

Authentique, elle se révèle avec vérité, expose clairement sa vision du théâtre, vulgarise ses idées très foisonnantes sur son métier, l’art de le faire avec confiance et passion.

Le français impeccable, le ton déterminé, elle ne se rétracte pas, assume ses propos avec la lueur de la battante au fond de l’oeil et dans la gestuelle. «C’est ce que j’ai le plus hérité de mes grands-parents italiens. Ils étaient des fonceurs qui ont vécu la guerre, qui se sont battus à leur façon.»

Du nonno et de la nonna Campanale, elle a aussi hérité de l’art de vivre. Le rire au coin des lèvres, elle confie son amour pour la bouffe et le plaisir de chanter aussi.

«je suis totalement bonne vivante», s’exclame-t-elle. Que rien ne soit fade et sans saveurs surtout! Ça n’irait pas avec sa personnalité pétillante, sa grande aptitude à profiter des plaisirs de la vie.

Toute petite, c’est sans doute ce qui grondait en elle quand elle se rendait dans les loges du théâtre du Trident de Québec. Elle courait en coulisses, heureuse et déjà à l’aise dans cet endroit magique. Sa mère qui a une compagnie de théâtre jeune public dans la capitale nationale lui donnait accès à un monde particulier, un univers qu’elle a vite fait sien et dont elle gravit les échelons avec une fureur de vivre.

  • Le Bruit et la Fureur, de William Faulkner, adaptation de Pierre-Yves Lemieux, mise en scène de Luce Pelletier, avec Émilie Bibeau, Francis Ducharme, Jean- François Harrisson, Patrick Hivon, Pierre- François Legendre, Han Masson, Mireille Métellus et Émilie St-Germain.

    À l’Espace GO, du 28 octobre au 22 novembre.

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